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Le tour du monde avec les ONG d’ici
Habiter, c’est plus que se loger
Martine Letarte
15 juillet 2006,
numéro 14

Cylvie GingrasAvec le célèbre mont Kilimandjaro et la plus grande réserve faunique d’Afrique, le Kenya peut se vanter d’offrir certains des paysages les plus spectaculaires du monde. Le sol kenyan est l’un des plus fertiles d’Afrique, et c’est dans ce pays, considéré comme le berceau de l’humanité, que des archéologues ont trouvé, dans la célèbre vallée du Rift, les premiers vestiges de la présence humaine. Kibera est un quartier de Nairobi, la capitale du Kenya. En langue nubienne, kibera signifie forêt. Pourtant, en 2006, très peu d’arbres poussent sur le sol de Kibera. Ce sont plutôt des hommes qui y vivent, beaucoup d’hommes, trop d’hommes, près de 800 000 âmes entassées sur trois kilomètres carrés.

Dans ce quartier de Nairobi, les habitants sont soumis aux pires conditions de pauvreté, d’insalubrité, et de violence omniprésente. Vivre à Kibera, pour beaucoup de sans-abri, n’est pas un choix, mais plutôt la conséquence tragique de plusieurs années de dictature politique et du vol de leurs terres ancestrales par des gouvernements qui invoquent la nécessité de créer des infrastructures, des routes et des bureaux... Soixante pour cent de la population de Nairobi vit à Kibera, le plus grand des 143 bidonvilles d’Afrique.

Bidonville
Photo : IstockPhoto

À Kibera, la violence est omniprésente. Dans ce bidonville, où 80% de la population gagne moins d’un dollar par jour, les pauvres se font la guerre. Les familles vivent entassées dans des cabanes construites avec des morceaux de carton et des bouts de bois, ramassés ici et là. La jeunesse qui grandit dans ce milieu se tourne de plus en plus vers la drogue la plus accessible et la plus populaire : la colle. La consommation de colle permet d’oublier la faim, ce qui n’est pas sans conséquence dans un milieu déjà accablé par la malnutrition. Ces jeunes, qui n’ont aucune confiance dans les autorités politiques, finissent par intégrer les rangs des bandes criminelles pour tenter de survivre. À Kibera, c’est la milice des Mungikis, véritable armée secrète, qui fait la loi dans le bidonville. Les Mungikis sont pour la plupart des jeunes déshérités qui ont été expulsés de leur école, faute de places. Leur famille s’est fait voler sa terre par le gouvernement, et ils n’ont pas de travail. Attaques de policiers, meurtres, trafic de drogue et arnaques de voyageurs dans les transports en commun sont les principaux moyens de subsistance de ces bandes armées, sans oublier l’extorsion et la perception illégale de loyers sur les baraques de fortune construites par les habitants. Tout est à faire pour les organismes qui tentent d’améliorer les conditions de vie des habitants de Kibera. Abri International, une ONG canadienne fondée au Québec, a décidé d’aider les gens de cette région à quitter les taudis, à bâtir de nouveaux logements et à former des coopératives d’habitation. L’intervention d’Abri International dans les pays en voie de développement consiste à rencontrer les organismes qui se consacrent à l’habitation et à la formation nécessaire afin qu’ils puissent assumer leur propre développement. Au Kenya, Abri International travaille en collaboration avec la National Co-operative Housing Union (NACHU) afin de reloger les familles expulsées de chez elles par les gouvernements. Marc Lamarche, président de la Fédération des coopératives d’habitation de l’île de Montréal (FÉCHIMM) s’est rendu dans les bidonvilles du Kenya afin de participer à une mission d’étude organisée par Abri International. Il a pu constater la nécessité de travailler avec des organismes de citoyens, comme NACHU, plutôt qu’avec les gouvernements : « Les habitants des bidonvilles veulent s’en sortir et former des coopératives d’habitation, mais le gros problème, c’est l’accès aux fonds. Le gouvernement ne prête pas d’argent. Quand j’étais là-bas, à l’automne 2005, il y a eu un référendum sur des questions de droits sociaux; ça chauffait. Il y avait beaucoup de violence entre les deux factions politiques. Il y avait régulièrement des tueries dans les villages. Dans de telles conditions, il devient impossible de travailler sur des projets avec les gouvernements ».

Selon Abri International, habiter ne se résume pas à avoir un toit où se loger, c’est aussi occuper un espace sain et avoir accès à de l’eau potable. Dans les bidonvilles du Kenya, l’eau est une ressource qui fait cruellement défaut, comme en témoigne Marc Lamarche : « À Kibera, il n’y a pas d’eau courante et ce sont les pauvres qui paient l’eau le plus cher. Comme ils sont éloignés des points d’eau, ils doivent faire plusieurs kilomètres pour s’en procurer. Alors c’est souvent plus simple pour eux d’acheter l’eau à des revendeurs, et ces revendeurs la vendent de trois à quatre fois plus cher que son prix coûtant ». Sans eau, les conditions d’hygiène sont évidemment lamentables : « Les gens utilisent les « flying toilet » : ils font leurs besoins dans des sacs qu’ils lancent ensuite au bout de leur bras. C’est ainsi que des sacs de plastique remplis d’excréments jonchent les routes et s’accumulent autour des habitations de fortune », précise-t-il. En 2006, 2,5 milliards d’humains n’ont toujours pas d’endroit propre et privé pour uriner et déféquer. De ce nombre, 800 000 vivent à Kibera, et dans ce bidonville, la promiscuité ne fait qu’accentuer les problèmes d’hygiène et augmenter les risques de contracter des maladies par les matières fécales.

En 2003, Abri International et la FÉCHIMM ont réalisé un projet de financement équitable au Kenya, en collaboration avec la National Co-operative Housing Union (NACHU). Marc Lamarche est l’un des instigateurs de ce projet: « Les banques prêtent à un taux d’intérêt prohibitif de 25%. Alors on a décidé de prêter de l’argent à NACHU à un taux de 2%. NACHU travaille directement avec les membres des futures coopératives d’habitation. L’argent provient des membres de la FÉCHIMM, et avec les 15 000 $ que nous leur avons prêtés, ils ont pu bâtir cinq unités d’habitations neuves. On a seulement prêté un peu d’argent, et les familles qui en ont bénéficié nous considèrent comme des dieux. On peut difficilement imaginer ce que cela représente pour ces gens-là. » Ces familles habitent maintenant dans une véritable coopérative d’habitation, approvisionnée en eau potable et équipée d’installations sanitaires propres. En s’attaquant à la situation du logement, elles se créent du travail et se procurent de l’eau. Elles apprennent à gérer ces habitations, à défendre leurs droits, àéconomiser, à s’entraider et à renforcer les liens au sein de la communauté. Même si Marc Lamarche en connaît déjà beaucoup sur l’habitation, son expérience au Kenya n’a pas été qu’une transmission de connaissances à sens unique : « J’ai appris beaucoup. Habiter, c’est plus que se loger; c’est aussi gérer un espace collectif, être présent dans les débats. Chaque individu d’une coopérative doit faire front commun avec les autres. C’est une philosophie, pas seulement une question de revenu. Comparativement aux coopératives qui se sont développées ici, on n’a pas de quoi se péter les bretelles en matière de coopérative d’habitation au Québec. »

Dans toute l’Afrique, des centaines de milliers de personnes sont expulsées chaque année de leur propriété. Les pays où la situation est la plus préoccupante sont le Kenya, le Zimbabwe, l’Angola, le Nigeria et le Soudan. Au Zimbabwe, le gouvernement procède, depuis le début de 2005, à « l’Opération Murambatsvina », qui signifie « débarrassons-nous des ordures », et vise à chasser les pauvres des bidonvilles en détruisant leurs maisons de fortune avec des bulldozers. Abri International intervient dans ce pays, et à défaut de pouvoir mettre un terme aux évictions, l’organisme fournit de la nourriture, des couvertures, de l’eau et des médicaments mais surtout, il transmet les connaissances nécessaires pour créer des coopératives d’habitation et ainsi semer l’espoir de pouvoir briser le
cercle vicieux de la violence et de l’extrême pauvreté.

***
Abri International:
Téléphone : 450-671-1245
Site Internet : www.abri.ca

La publication de ce reportage a été rendue possible grâce à l’Agence canadienne de développement international (ACDI).
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