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Le très lucide Joseph Facal face aux pétrolières (1ère partie)
Texte de Léo-Paul Lauzon, professeur au département des Sciences comptables et titulaire de la Chaire d’études socioéconomiques de l’Université du Québec à Montréal - 1er juin 2008

Léo-Paul LauzonMon top expert en lucidité, c’est Joseph Facal. Cet ancien ministre péquiste, qui porte très beaucoup à droite, est diplômé en sociologie, mais son immense génie lui permet de se prononcer sur un tas de sujets fort disparates. Et, naturellement, il a toujours la solution à tout.

Par exemple, la santé. Selon Joseph Facal, il faut la privatiser au plus vite et imposer des frais modérateurs, tel qu’il l’a mentionné dans sa chronique du Journal de Montréal intitulée «Le bout du rouleau», parue le 13 juin 2007. En éducation, il faut augmenter substantiellement les frais de scolarité à l’université parce que, selon lui, des frais peu élevés profitent indûment aux nantis et les hausses n’auront aucun impact à la baisse sur le niveau de la fréquentation universitaire. Ce qui est évidemment faux et que plusieurs études démontrent.

Alors qu’il feint vouloir taxer davantage les riches étudiants universitaires, Joseph Facal reconnaît pourtant le problème d’évasion fiscale pratiquée par les compagnies et les nantis qui coûtent des milliards de dollars par année à nos gouvernements en recettes fiscales perdues, qui pourraient servir à financer adéquatement nos services publics sans avoir à les privatiser (santé) et à les tarifier encore davantage (éducation, transport en commun, garderies, etc.). Mais non : le beau parleur à Joseph affirme sans rire que le fléau de l’évasion fiscale dans les paradis fiscaux est amplifié par les curés de la gauche et qu’il n’y a pas grand-chose que nos gouvernements peuvent faire contre ça.

En 2003, Statistique Canada révélait que les compagnies et les nantis du Canada ont détourné vers les eldorados fiscaux la bagatelle de 88 milliards de dollars pour cette seule année, alors qu’en 1990, il y en avait eu pour 11 milliards. Pour l’ancien ministre devenu professeur à HEC Montréal (c’est sûr que je suis jaloux, moi qui n’enseigne qu’à l’UQAM!), il ne faut pas passer le réveillon là-dessus. Foutaise. Avec un minimum de courage politique, les gouvernements pourraient mettre fin à cette fraude fiscale généralisée, qui sévit avec leur complicité.

Le pape Facal préfère plutôt se rabattre et s’abattre sur le monde ordinaire et les taxer généreusement en augmentant sérieusement les tarifs d’électricité et réduisant abondamment les impôts des entreprises rentables et prospères afin de stimuler, selon ses dires, la croissance et de créer de la richesse au Québec. Pour ce grand bonze, augmenter les tarifs d’électricité réduirait la consommation «abusive» d’électricité des Québécois, alors qu’augmenter les frais de scolarité ne réduirait aucunement la fréquentation universitaire. Vous comprenez quelque chose à sa logique tordue?

Puis-je me permettre de renvoyer le monsieur spécialiste en tout à un article de La Presse du 20 septembre 2007 intitulé : Une filiale américaine : pensez-y bien…, dans lequel le fiscaliste Éric Labelle affirme qu’au Québec, le taux statutaire d’imposition sur le revenu combiné (fédéral-provincial) est de 31%, alors qu’il s’élève à environ 40% à 45% aux États-Unis. Et, n’oublions pas qu’on parle ici d’un taux d’imposition statutaire de 31%. Le taux réel ou effectif d’impôts est beaucoup plus bas, grâce au déluge d’abris fiscaux de toutes sortes accordés aux entreprises québécoises. Pour monsieur Facal, il faut baisser encore plus le taux d’imposition sur le revenu des sociétés québécoises, jusqu’à faire du Québec une sorte de paradis fiscal. Pas fou comme idée: on mettrait fin ainsi à l’évasion fiscale pratiquée à tour de bras au Québec par les compagnies et les nantis, puisque le Québec deviendrait lui-même un paradis fiscal…

Et, tant qu’à y être, puis-je aussi recommander au clairvoyant Joseph Facal et à ses compères de lire le dossier fiscal paru le 20 novembre 2006 dans Business Week, la revue américaine d’affaires la plus vendue aux states, dans lequel il est écrit noir sur blanc que : «There’s only weak evidence that tax cuts have a big impact on growth».

Et puis, les lucides comparent souvent le modèle québécois, qui les fait tant damner, avec le modèle ontarien qui les fait tant jouir. Monsieur Facal, en Ontario il y a un impôt sur le revenu minimum des entreprises, pas au Québec. Le Québec verse environ 400 millions par année aux écoles privées, l’Ontario et les États-Unis, pas une maudite cenne noire. Le Québec verse, aux dires mêmes de l’ancien ministre libéral des finances Yves Séguin, 5 milliards en subventions aux sociétés québécoises, l’Ontario à peine 1 milliard. Le salaire minimum passera d’ici peu à 10 $ l’heure en Ontario alors qu’il est de 8,50 $ au Québec. Mais, comme ils sont très sélectifs, les lucides et Joseph Facal préfèrent choisir ce qui fait bien leur affaire et celle de leurs amis importants dans les autres modèles d’ici et d’ailleurs. Pour en finir avec la fiscalité, le très courageux Joseph Facal a, dans sa chronique du 30 mai 2007 intitulée : «Un cas de laboratoire», parlé faussement des 40% de Québécois qui ne paient pas d’impôts, incluant dans ses calculs les enfants, mais n’a rien dit des 52% de compagnies qui n’en paient pas.

Dans sa chronique du 2 février 2006 intitulée Grossière indécence et parue, comme toujours, dans le Journal de Montréal et portant sur les salaires astronomiques des dirigeants d’entreprises, Facal avait pondu juste l’énormité suivante : «Si des revenus comme cela vous choquent, je vous comprends, mais vous avez tort. Ce qui est rare et convoité vaut cher, ce qui est abondant vaut peu.» Des morons comme vous et moi, il y en a beaucoup et on ne vaut pas cher la verge que nous dit l’érudit Facal.

Je vous l’avais bien dit : le «courageux» Facal est toujours prompt à défendre la classe «légitime» des profiteurs de tout poil. Alors, les dirigeants de Bell qui empochent 170 millions (La Presse, 15 août 2007) et ceux d’Alcan qui encaissent 110 millions (La Presse, 25 juillet 2007) pour avoir simplement vendu ces entreprises québécoises à des étrangers, pour Facal, c’est tout à fait correct comme il le dit si bien dans sa chronique en ces termes : «C’est l’offre et la demande, et ça n’a aucun rapport avec l’utilité sociale ou la noblesse du métier.» Même si, pour moi, c’est carrément du vol, pour Facal, le pactole versé à ces arrivistes est pleinement justifié et amplement mérité.

Comme ces émoluments sont versés en options d’achat, comme la rémunération annuelle de tous les autres dirigeants d’entreprises ouvertes, la moitié de leurs gros salaires n’est pas imposable pantoute, puisque nos gouvernements considèrent ça comme un gain de capital, ce qui les prive d’importantes recettes fiscales. Par contre, le salaire annuel versé sous forme de chèque de paie est entièrement imposable et cela ne fait pas tiquer du tout nos lucides invétérés. N’allez surtout pas suggérer de taxer au même niveau les salaires versés sous forme d’options d’achat d’actions et ceux payés par chèque : ça va les mettre hors d’eux-mêmes.

Et n’allez pas recommander de taxer les revenus d’emploi et les revenus de capitaux (dont 50% seulement est imposé) au même taux d’imposition. Vous allez encore faire pomper Joseph et ses lucides sous prétexte que vous voulez «voler» leurs amis privilégiés qui forment les 20% de la population canadienne détenant 94% de tous les capitaux au Canada, selon Statistique Canada. Nous verrons dans mon prochain article d’autres éclairs de génie du lumineux Joseph, dont je devrais sûrement m’inspirer pour m’autoproclamer lucide à mon tour!

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