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Hubert Reeves, allié de Gaïa
Jérôme Savary, adjoint à la rédactrion en chef - 1er décember 2009


Jérôme Savary
Hubert Reeves
Hubert Reeves,
Photos : Éric Carrière
Vulgarisateur scientifique hors pair, Hubert Reeves jouit de l’autorité morale des grands sages. À l’âge de 77 ans, ce grand-père de huit petits-enfants est comme un phare nous indiquant quelle direction suivre pour repousser l’échéance de l’extinction de notre espèce. En plus de sensibiliser la population à cette triste éventualité, M. Reeves milite activement pour la cause de l’environnement au sein de groupes écologistes français et québécois. Partageant son temps entre la France et le Québec, l’astrophysicien nous a reçus avec simplicité dans la maison de son enfance, dans le quartier Côte-des-Neiges, son pied-à-terre de ce côté-ci de l’Atlantique.

Amoureux de la nature, Hubert Reeves pourrait simplement couler des jours heureux dans sa vieille ferme de Bourgogne, en France, là où il tente avec sa femme de créer une forêt millénaire regroupant des espèces tels les cèdres, les séquoias, et les ginkgos, capables de vivre pendant plus de mille ans. Mais iI n’en est rien. Ce grand-père continue à militer inlassablement afin de laisser à ses petits-enfants une Terre respectueuse de son environnement. Néanmoins, c’est là qu’il se ressource; proche de la Terre, lui qui a passé sa vie à scruter les étoiles.

Sage déterminé

L’écologiste scientifique n’est pas un observateur de salon. Il est un citoyen déterminé. «Quand les gens me demandent si je suis optimiste ou pessimiste pour l’avenir, je reprends cette phrase de Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe : “L’important, ce n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, c’est d’être déterminé à faire ce qu’on pense qu’il faut faire, quoi qu’il arrive.” Pour moi, c’est l’attitude à suivre : il faut être déterminé pour que l’humanité ne soit pas victime de cette période d’extinction des espèces, qu’on appelle la 6e extinction, car l’avenir est extrêmement imprévisible.»

À un âge respectable, Hubert Reeves apporte concrètement son écho au mieux-être de notre planète. Il préside en France la Ligue pour la préservation de la faune sauvage (ROC). À sa tête, il a réussi, avec ses partenaires, à déplacer le projet d’installation d’un complexe touristique du Club Méditerranée au Maroc, afin de préserver l’existence d’une espèce d’oiseau unique et propre à cet endroit du monde (Ibis chauve). Il a aussi obtenu la transformation du statut des îles Kerguelen (sanctuaire sauvage pour les oiseaux) en un parc national protégé, et empêché une entreprise minière canadienne de s’installer en Guyane en réussissant à convaincre directement le président français Sarkozy.

Comme il continue à donner des conférences au Québec chaque printemps et chaque automne, il pèse également de tout son poids moral, scientifique et médiatique pour faire reculer des projets nuisibles à l’environnement au Québec. Il milite notamment aux côtés d’un groupe écologiste pour la reforestation de Laval, «où on a commencé par couper tous les arbres. Ce sont les milieux médicaux de Laval qui ont pris ça en charge, car ils se sont rendu compte que les convalescences étaient beaucoup plus rapides dans des milieux arborés. Ce groupe a permis de planter 250 000 arbres aux alentours d’une quinzaine de centres médicaux lavallois. Avec ce groupe, on essaie également de créer une “ceinture verte” autour de Montréal :
nous voulons sauver tous les boisés là où il en reste, et initier des parcours verts. Si plusieurs villes de la Municipalité régionale de comté (MRC) se joignent à nous, ce projet peut prendre beaucoup de poids.»

Sur la Rive-Sud, Hubert Reeves tient tête à la mairie de Châteauguay qui veut couper le boisé Fernand-Séguin. «Là, on livre un grand combat contre la ville, qui veut couper ce boisé en raison de l’intérêt de promoteurs immobiliers et de l’éventualité de nouvelles recettes fiscales alléchantes. Ce que la mairie ne réalise pas, c’est qu’à long terme cette façon de faire n’est pas intéressante. Sans arbre, la valeur des propriétés chute rapidement. C’est toujours l’opposition entre le court et le long terme. À court terme, vous coupez, vous vendez des maisons et vous faites de l’argent, mais à long terme, votre région perd de sa valeur.»

Sensibiliser
Ces actions militantes, moins connues, s’ajoutent à des activités de sensibilisation auxquelles nous sommes davantage habitués. Hubert Reeves participe à la sensibilisation, lui qui interpelle les citoyens par milliers, à coups de conférences et d’ateliers. Il est aussi l’auteur de près de vingt ouvrages de vulgarisation scientifique.

Informer, expliquer, afin que tout un chacun comprenne simplement le monde déréglé qui nous entoure. Alors que nous lui demandons comment il a acquis sa capacité à joindre le plus grand nombre sans tomber dans des explications scientifiques obscures, il nous livre quelques-uns de ses secrets de vulgarisateur, en nous regardant de son visage souriant caractéristique, la patte d’oie rieuse entourant ses yeux vifs : «La règle capitale est de ne jamais employer de mots que les gens qui vous écoutent ne connaissent pas. Il y en a toujours qui ne se pensent pas assez intelligents. Il faut leur redonner confiance. (…) Chez certains enseignants, il existe presque une forme de sadisme à se montrer plus intelligent et en rendant l’information inaccessible. Dans ces cas-là, il n’y a pas de vrai échange. Moi, j’aime cette phrase : “Enseigner, c’est enseigner quelque chose à quelqu’un.” Le quelque chose est aussi important que le quelqu’un, car il faut adapter notre discours. Souvent, j’ai fait vraiment des erreurs psychologiques capitales en ne réfléchissant pas suffisamment à qui je m’adressais.»

Alors que les nuages noirs de l’actualité déprimante s’amoncellent au-dessus de nos têtes, amenant avec eux leurs cortèges de grippe A (H1N1) et de changements climatiques, l’être humain cherche à savoir où il va. Faisant partie des quelques rares sages inspirés que compte le Québec, Hubert Reeves se place en observateur privilégié du cours du monde. Son constat est dur: «La détérioration se poursuit, et assez rapidement. (…) Nous sommes l’espèce animale la plus saccageuse depuis que la Terre existe.» Dur, mais pas inéluctable : «Il y a également une prise de conscience qui est l’élément positif entrant en conflit avec le précédent constat négatif. Et cette prise de conscience se fait de plus en plus vite. Depuis deux ou trois ans seulement, je constate un véritable changement, avec la sensibilisation d’un nombre croissant de personnes détenant un pouvoir décisionnel. Les écolos ne sont plus les seuls à réagir.»

Hubert Reeves a élaboré cette réflexion dans le livre Mal de terre, paru en 2003, interpellé qu’il était alors par la phase actuelle d’extinction massive des espèces et par la détérioration rapide de notre environnement. Cette phase se produit en quelques décennies seulement et non plus sur des millions d’années comme lors des précédentes extinctions.

S’adapter ou mourir
S’ils veulent survivre, les humains devront s’adapter. Y réussiront-ils? «On sait que si on ne prend pas rapidement les décisions qu’il faut, par exemple à propos des émissions de gaz carbonique (lire notre encadré sur la conférence de Copenhague), les choses pourraient aller très mal», prévient l’homme à la célèbre barbe blanche. «Vraisemblablement, la vie est très robuste et elle va continuer d’exister sur la terre, poursuit-il. Ce qui est en question, c’est nous : est-ce que l’humanité va survivre? On n’est pas habitués à l’idée que l’humanité pourrait disparaître, car on nous a enseigné que nous sommes le but de la création. C’est faux. Les espèces qui durent sont celles qui savent s’adapter, comme les tortues, qui existent depuis 300 millions d’années et qui sont ainsi l’espèce animale la plus ancienne. Les tortues sont toujours passées au travers des crises. Les humains, eux, sont là depuis à peine un million d’années, et ils se sont déjà mis dans une situation très menaçante pour eux-mêmes. La nature ne fait pas de cadeau. Toute la question est de savoir si les êtres humains vont arriver à vivre en harmonie avec la nature, ce qui signifie «donner et recevoir», se mettre dans un état d’échange. Comment nous en
sortirons nous?» Question angoissante.

Pourrions-nous commencer en diminuant les sommes faramineuses que nous consacrons à la guerre et aux armes? C’est d’ailleurs ce qui révolte le plus l’éminent scientifique. «Ce que je trouve le plus scandaleux, c’est que 60 % budget de l’humanité serve à fabriquer des armes pour nous tuer entre nous. C’est un peu décourageant et déprimant pour notre espèce aussi intelligente, capable de faire des choses magnifiques. L’ensemble de ce budget représente 1000 $ par habitant de la planète!»

Toutefois, l’évolution de la civilisation humaine entretient l’espoir. Spécialiste de l’histoire du ciel, l’astrophysicien nous renvoie au passé et nous rappelle que l’humain est capable du pire, mais aussi, du meilleur. La civilisation a fait ses preuves et reste notre meilleure alliée pour le futur. «L’être humain peut à la fois être très raffiné et être en même temps une brute sanguinaire. Par exemple, les êtres humains n’envoient plus personne se faire bouffer par des lions dans des arènes, comme au temps des jeux du cirque. Ça, c’est une évolution positive de l’humanité. Il y a encore des choses horribles qui se passent, mais elles sont blâmées. Aussi, notre sensibilité a évolué, comme en témoigne l’apparition d’associations comme Amnistie Internationale ou L’Itinéraire. Tout le rôle de la civilisation est d’essayer de faire émerger le meilleur et d’empêcher le pire. C’est la leçon à prendre du passé de l’humanité.»

Et Dieu?
Mais tout ceci est-il le fait de l’Homme? Ou existe-t-il quelque chose d’autre, quelqu’un, qui distribue les cartes d’avance? Scientifique dont les travaux ont marqué le Québec et le monde – il a participé à la découverte du rayonnement fossile, en 1965, correspondant au moment où on a observé le rayonnement provenant du tout début de l’univers –, Hubert Reeves ne remet pas totalement en doute l’existence d’une puissance supérieure présidant à l’ordre du monde. «Est-ce le hasard qui a fait de Mozart ce qu’il a été? Ma réponse instinctive est non. Mais alors, c’est quoi? Je ne sais pas. Je ne dis pas qu’il n’y a rien, mais je me pose beaucoup de questions. Ce qu’il y a derrière la nature… c’est mon terrain d’interrogation. C’est ce qu’Albert Camus appelait le “silence déraisonnable
du ciel”.»

Jouissant de sa vie de grand-père – «c’est une belle période de ma vie», dit-il –, Hubert Reeves partage sa vie entre son travail de vulgarisateur et ses espaces de ressourcement spirituels que sont la nature et la musique classique : «Les salles de concert sont mes églises.»
Conférence de Copenhague sur les changements climatiques
Hubert Reeves souligne l’importance de la conférence qui aura lieu du 7 au 18 décembre 2009 à Copenhague, au Danemark. Elle devrait être l’occasion, pour les chefs d’État et de gouvernement, de renégocier un accord international sur le climat qui remplacera le Protocole de Kyoto qui doit prendre fin en 2012 : «Cette conférence va avoir une importance capitale, car on sait qu’on devrait réduire l’émission de gaz carbonique de 60 à 70 % si on veut empêcher le réchauffement de se poursuivre. Si on gagne encore deux degrés, le climat risque de devenir incontrôlable. Cela veut dire davantage de tempêtes, des extrêmes de températures. On a déjà gagné un degré depuis le début du 20e siècle et on prévoit que si on ne fait rien, on en gagnerait quatre, cinq ou six d’ici 2050. Ce n’est pas loin! Je pense qu’aujourd’hui personne ne sait comment sera la Terre en 2030. Ce qui va se décider à Copenhague va influer sur le sort de l’humanité pendant des siècles et des milliers d’années. On mange notre capital à toute vitesse. On trouve des substances polluantes jusque dans le lait des mères inuites, ce qui montre bien que la pollution est un phénomène global.»

Et vous, qu’en pensez-vous ?
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