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Biz, sorti du marais
Jérôme savary, adjoint à la rédaction - 1er avril 2010


Jérôme savary L’adolescent existe encore, quelque part entre la casquette et le chandail des Nordiques, mais le père responsable a pris le dessus. Biz, membre du groupe de rap Loco Locass et jeune papa, a choisi de faire de sa dépression un premier livre, Dérives. Pris dans le «marais» de son mal-être, incapable d’apprécier les débuts de sa paternité, pourrissant la vie de sa femme, il a finalement réussi à s’extraire de cet univers nauséabond par la création. Nous l’avons rencontré; riche de cette expérience, à nouveau libre et dénonçant la faillite de nos élites.

Biz
Biz, Dérives, Leméac, Montréal, 2010.
Photos : Christian Temblay
«Moi, j’ai un métier maniaco-dépressif d’adolescent attardé. Un enfant, ça te ramène les deux pieds à terre», dit-il. Lors de notre rencontre au studio de notre photographe, Biz est venu accompagné de son fils. Un enfant magnifique, la tignasse cuivrée et le visage plein de taches de rousseur. Comme s’il était venu témoigner que son père n’est pas un salaud.

Le «marais»
Cela fait près de dix mois que Biz est sorti de son marécage intérieur. Cette allégorie est au cœur du livre et donne matière à une histoire surréaliste influencée par les Douze travaux d’Hercule, qu’il alterne tout au long de la centaine de pages avec des instantanés du quotidien d’une jeune famille (fortement inspirés de son expérience de jeune père). Avant cela, il s’est dépêtré pendant deux ans dans une dépression : «le marais». L’inaction la plus complète, cloué au lit. «Comme l’or en temps de crise, mon lit est devenu une valeur refuge que je ne voulais plus quitter. Non pas que j’y étais particulièrement bien, mais c’était là où ça allait le moins mal», écrit-il dans Dérives.

Sa femme et son fils en ont fait les frais. Les nerfs à vif, impatient, incapable de supporter les courtes nuits, les pleurs du petit et les obligations domestiques, il ne manquait pas une occasion de reprocher à sa femme, là, une lumière non éteinte, ici, l’accumulation d’affaires jugées trop encombrantes. Des cris, des pleurs.

Rien ne le satisfaisait. Pas même retrouver ses parents, qu’il estime pourtant énormément. «Juste débarquer les valises représentait une épreuve», précise-t-il. Ses parents, qui ont beaucoup pleuré après avoir appris cet épisode douloureux, ont participé sans le savoir à sa descente aux enfers. «Mes parents ont été pour moi des modèles, des parents exceptionnels, dit Biz. L’excellence parentale. J’ai tellement reçu de mes parents que je me dis que je ne peux pas donner moins que j’ai reçu, il faut que je sois à la hauteur de mes parents. Pour moi, la barre était très très haute. En plus, je me rendais compte à quel point j’étais minable : quand mon fils pleurait la nuit, quand je ne voulais pas me lever, quand je n’avais pas le goût d’être avec lui, mais d’être seul, pour lire ou prendre mes courriels. Je me disais que j’étais en train de rater mon projet de parent.»

Autour de lui, beaucoup sont tombés des nues. «J’étais pas mal très malheureux tout le temps, mais mon malheur était un secret bien gardé. Je n’avais pas besoin d’aide. La solitude, on la recherche. Je me sentais pris avec des pensées inextricables, dans les marécages. La solitude était nécessaire.»

Ce premier livre est une autofiction pour laquelle Biz a volontairement amplifié son personnage et a épargné ses proches. «Ce que j’espérais, et ce que j’aperçois maintenant, c’est que les gens comprennent bien que ce personnage-là est malade. On excuse alors un peu sa bêtise, ses colères, son impatience.»

Un bon calcul
Comme un calcul qu’on extrait d’un rein (l’image est de lui), la publication de son livre lui a donné du recul et a permis à Biz d’avancer sur la voie de la guérison. Son ami et autre membre de Loco Locass, Batlam, a aussi participé à l’opération. Paradoxe : Batlam, qui a précipité Biz dans la noirceur poisseuse de la dépression, lui a également montré le chemin à suivre pour en sortir, en l’incitant à écrire ce livre. «Batlam et sa participation au film Dédé dans les brumes, c’était au cœur du problème, explique Biz. Je ne l’ai pas encore vu et je suis fâché contre ce film-là, car Batlam a mis Loco Locass en jachère pendant deux ans. Moi pendant ce temps-là, je ne pouvais pas aller travailler. Je n’avais plus rien à faire. Ce livre-là lui doit beaucoup, non seulement à cause du temps que j’ai eu pour écrire, mais aussi parce que lui-même m’a suggéré d’écrire mon malheur. Donc, ça a été lui, un peu, le point de départ. Dédé, j’irai le voir quand notre disque sortira : ce sera l’exorcisme final de tout cet épisode-là.» La sortie est prévue au courant de l’année 2010.

La dépression passée, l’artiste indépendantiste estime que cet épisode trouble de sa vie lui a permis de faire du ménage autour de lui, en plus d’explorer de nouvelles voies créatrices. «Une vie réussie est une vie qui a du volume, de l’épaisseur, dans laquelle il est arrivé plein de choses. Tout le monde ou presque, dans sa vie, vit des dépressions, des moments plus sombres. Moi, j’ai eu non seulement la chance de m’en sortir, mais en plus de laisser une trace artistique. T’imagines la chance que j’ai de transformer mon caca en plate-bande fleurie? Les artistes, je pense, sont plus sensibles, plus fragiles, ont une vie maniaco-dépressive, ça c’est le mauvais côté des choses, mais le bon côté, c’est qu’ils sont capables de faire du beau avec du laid. Baudelaire était dépressif. Il a écrit les plus beaux poèmes de la langue française. Il a fait de sa dépression son carburant, son encre. C’est quand même une grande chance par rapport à un plombier.»

Faillite de nos élites
Biz n’a pas perdu de sa verve. Critique. Ce qui le met particulièrement en colère? «La faillite de nos élites; la petitesse de nos meneurs. La corruption endémique, tant à Montréal qu’à Québec. C’est décourageant, déprimant. Les connards qui ont favorisé la crise économique et qui se votent des bonus de performance… Ils devraient être fouettés sur la place publique, ces tabarnaks-là. Les 40 milliards qui ont disparu de notre caisse commune [Caisse de dépôt et placement du Québec]… personne n’est responsable. Ils ont fait un comité, ont écouté les dirigeants, puis merci, salut. Voyons, tabarnak, c’est pas vrai que du monde vont prendre leur retraite à manger du pain blanc et des nouilles au beurre jusqu’à la fin! Vas-tu falloir revenir au cash en dessous du matelas si c’est là que c’est le plus payant? C’est vraiment la faillite des élites.»

Les libéraux de Jean Charest en prennent aussi pour leur rhume. «Moi j’ai passé les sept dernières années de ma vie à dire «Libérez-nous des libéraux» et ça fait trois fois qu’on les élit. Les libéraux sont empêtrés dans des scandales de corruption. Ils ne veulent pas faire d’enquête, car ils savent que la mafia de l’autoroute finance leur parti. Ils sont en train d’assouplir les règles pour les écoles juives, car on sait que cette communauté les finance énormément. OK, les musulmans, si vous voulez des écoles avec des prières et des minarets, donnez du cash au parti libéral! C’est ça qu’on est en train de dire. Chaque petit groupe qui veut son comptant, financez le parti! C’est la république de bananes, ça n’a plus d’allure. C’est très très très décourageant en ce moment. Moi, je gueule, je gueule, je gueule dans l’espace public, mais je m’aperçois très bien que cela ne donne rien, alors je suis partagé entre dire "ben mangez de la marde ostie, bande de caves, mourez, moi je suis avec mon enfant, je me replis sur mon petit bonheur puis je ne m’occupe plus du corps social". Mais je ne veux pas faire ça. Moi, par exemple, L’Itinéraire, je l’achète régulièrement à mon camelot au coin de Beaubien, je placote avec le monsieur, je trouve ça super. Je ne peux pas m’extraire du corps social même si je le voulais, parce que je suis un animal social. Mon enfant va vivre dans une société. Je ne veux pas qu’il soit dans une société de marde. J’aimerais qu’il puisse rester à Montréal sans qu’il ait à mettre un masque à gaz. Quand on nous dit qu’il y a du smog, moi j’ai mal aux bronches. Lui, il est né à Montréal! Ça va être quoi quand il va y avoir des chars à tous les coins de rue?»

Identité québécoise
Biz se réclame beaucoup d’Arthur Buies1, à qui son directeur de maîtrise l’avait comparé. «Arthur Buies était un type formidable, un polémiste, qui se battait contre les curés dans les années 1860. Un libéral dans la pensée. Mon directeur ne savait pas que j’allais faire du rap à l’époque. Ce que je fais se rapproche d’Arthur Buies. À la fin de sa vie, il a collaboré avec le curé Labelle pour favoriser la colonisation dans le Nord du Québec. Son parcours me fascine : anticlérical, libre d’esprit, exilé.»

Indépendantiste convaincu, Biz se dit très préoccupé par les relations avec les Amérindiens vivant au Québec. «Depuis que j’ai fait La paix des braves avec Samian, le rappeur algonquin, on a découvert cet univers fascinant. […]On ne peut pas prétendre comprendre l’identité québécoise puis faire abstraction des Amérindiens. Ce sont eux qui nous ont montré comment passer à travers l’hiver. À vivre dans le bois sans mourir.»
Puisant largement sa réflexion et son inspiration dans les racines du Québec, Biz continue à carburer à l’action et à la procréation. Il sera bientôt papa pour la deuxième fois! «J’anticipe cette nouvelle naissance d’un bon pied, je suis plus outillé. […] La meilleure partie de ma vie n’est pas encore arrivée. On a une seule vie à vivre et il faut la vivre vraiment pleinement.»


1 Arthur Buies était un journaliste québécois et un polémiste du XIXe siècle. Il a été membre de l'Institut canadien de Montréal, lequel regroupe les éléments intellectuels les plus dynamiques du Québec. Ses membres sont anticléricaux et partisans de la séparation de l'Église et de l'État. Ils sont aussi favorables à l'éducation primaire obligatoire, tout en étant admirateurs de la République étatsunienne et de son idéal démocratique (Source : Wikipédia).

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