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Denis Bernard, théâtre à la vie, à la mort
Jérôme Savary, adjoint à la rédaction - 1er février 2010
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Denis Bernard
Photo : Christian tremblay |
Le théâtre, le théâtre, le théâtre, il n’a que ce mot-là à la bouche. Après 30 années passées à jouer à la fois sur les planches, à la télévision et au cinéma, l’acteur de 52 ans avoue n’avoir jamais autant eu de plaisir qu’au théâtre. «Le théâtre est l’engagement de ma vie», résume-t-il. Désormais à la tête du théâtre de la Licorne, Denis Bernard est aux anges. Dans ce haut lieu de l’interprétation socialement engagée, il nous a reçus peu avant les fêtes de fin d’année. Convaincu et déterminé, cet artiste n’usurpe la place de personne.
La pièce Au champ de mars, actuellement à l’affiche au théâtre La Licorne, illustre le type de pièce et de théâtre qui plaît à Denis Bernard. L’intellect est chatouillé constamment, le sujet est sérieux – «C’est l’histoire d’un gars qui finit itinérant après avoir subi un choc post-traumatique à son retour d’Afghanistan» –, mais on se marre tout au long de la pièce. «C’est une comédie satirique, c’est pissant!» s’empresse-t-il de dire pour nous rassurer. Autour de ce soldat, une psy, un cinéaste et un altermondialiste se rendent compte que leurs vies sont également un champ de bataille.
La rencontre
Denis Bernard aime le théâtre, car le théâtre ne joue pas de game. Il montre de vraies émotions à de vrais spectateurs. Cette rencontre, unique lors de chaque spectacle est très importante à ses yeux. «Jean-Denis Leduc, fondateur de la Licorne et qui l’a dirigé pendant 35 ans, a vraiment insisté sur l’importance de proposer un théâtre qui rejoint et partage avec les gens. Moi je dis ceci : venir à la Licorne, c’est prendre des nouvelles de soi-même. Comment on va, nous autres? C’est une manière de penser le théâtre. On présente ici des spectacles élaborés d’abord sur le texte et le contenu, la rencontre. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de mise en scène ingénieuse, ni de place pour les concepts, mais ce n’est pas d’abord ça qu’on reçoit dans la gueule.»
Le directeur du théâtre de la rue Papineau est exaspéré par les nouvelles plates qu’on nous propose à la télévision et se désole que plus de deux millions de téléspectateurs campent devant l’émission Occupation double, qu’il qualifie de «vidange». Selon lui, le théâtre est aujourd’hui «la dernière place où les humains vont encore s’asseoir en trois dimensions, en chair et en os, avec le rythme, la sueur, le rire, les microbes et se rencontrer dans un espace où il y a un contenu, d’où on sort en se sentant un peu moins con et plus concerné par ce qui nous entoure.»
Dans notre société qui se cherche et nous matraque les neurones à coup de publicité en nous faisant croire qu’on peut tout posséder tout de suite, le théâtre, plus que jamais ancré dans le réel, ressemble à un artefact. La conséquence de notre époque? Un manque d’engagement, selon Denis Bernard. «Que ce soit en amour, socialement, par rapport à nous-mêmes ou par rapport à nos rêves, nous sommes moins engagés. Je n’en reviens pas de voir des jeunes qui n’ont pas de rêves. C’est la chose qui me fait le plus mal. Eh, rêvez! Il faut oser. Après ça, on avance. Moi, j’ai rêvé que je jouais, puis que je racontais des histoires.»
Jouer à en crever
Avec beaucoup d’intensité, Denis Bernard a placé les principes au cœur de sa vie. Précipité sur les planches par un curé qui le trouvait trop timide, le nouveau directeur artistique a rapidement choisi de faire du théâtre son métier, «quitte à en crever», précise-t-il rageusement. «Quand j’ai choisi ce métier-là, à l’âge de 15 ans, c’était un engagement total. J’ai choisi d’être pauvre. Aujourd’hui, j’en vis mieux que jamais je n’aurais pu imaginer. Merci la vie, oui, mais je me suis battu. Et je me bats encore, à tous les jours.»
Dans son village de Lac-Etchemin, par exemple, il a travaillé dans un institut psychiatrique auprès de délinquants et de cancéreux en phase terminale pour payer ses études. Mettons que ça change du Tim Hortons… «J’étais préposé aux bénéficiaires et ça a été l’une des plus belles expériences de ma vie. J’étais confronté là-bas à toutes sortes de couches d’humanité. Je me suis graissé les mains de merde, ostie, j’ai changé des couches, lavé des dentiers, enveloppé des morts dans des linceuls… c’était ma job. J’avais 18 ans et il fallait que je gagne ma vie. Avant, j’avais été caissier dans une caisse populaire, où je m’emmerdais. Ça a été une expérience humaine incroyable. Le jour où tu te ramasses dans une chambre avec un cadavre… et que tu dois l’envelopper, lui faire la barbe, quelqu’un que tu ne connais pas! Tu le descends à la morgue, seul avec lui dans l’ascenseur : ce jour-là, tu ne vois plus la chair humaine de la même façon. C’est impossible. Sinon, c’est parce que t’es con», rit-il.
Les histoires qu’il aime si bien raconter – «C’est ma motivation première dans ce métier» –, il les a aussi vécues. L’itinérance, par exemple, il connaît. Il y a assisté en étant aux premières loges, puisqu’une personne très proche de lui a touché le fond. «Cette personne était tombée dans la drogue, l’alcool… Elle est descendue profond. J’ai vécu ça très difficilement. “Tu veux mourir?”, que je lui demandais? Va mourir, mais je suis là si tu veux t’en sortir.» Cette expérience m’en a fait vivre beaucoup : la police, tout ça… Aujourd’hui, cette personne se bat et j’en suis fier.»
Jouissance totale
L’acteur et directeur artistique est reconnaissant envers le théâtre, qui lui a permis de s’épanouir personnellement. «J’étais un enfant introspectif, renfermé, qui ne s’exprimait pas, extrêmement timide. Le théâtre a été un révélateur, qui m’a fait comprendre que je pouvais m’exprimer, que je pouvais dire les choses, que je pouvais véhiculer des images.» Dès ses premiers pas sur scène, les réactions du public le surprennent : «C’était la jouissance totale.» Il poursuit. «Le théâtre a toujours été pour moi le meilleur moyen de me connaître. Quand j’accepte un rôle, cela impose une réflexion. Je m’interroge, j’apprends.»
Si le théâtre lui a beaucoup donné, aujourd’hui c’est lui qui redonne au théâtre une partie de son dû. «Mon plaisir est de travailler pour ce médium qu’est le théâtre, pour le jeu. Maintenant, je ne travaille plus pour mon ego. Ma petite gloriole personnelle, je n’en ai rien à branler, ce qui m’intéresse est ce que je vais offrir aux plus jeunes, et cela n’a rien du mononc’ cynique, je vous prie de me croire! Confier des rôles aux jeunes, construire un nouveau théâtre [L’actuel théâtre de la Licorne sera démoli puis entièrement reconstruit au même endroit] et penser que ce théâtre sera encore là dans 50 ans ne fait qu’augmenter ma passion, car je crois de plus en plus à mon engagement pour le théâtre.»
Denis Bernard reste plus que jamais déterminé à lui rester fidèle : «Je ne crois pas qu’il faille faire les choses pour plaire, mais par conviction.»
www.theatrelalicorne.com
Au champ de mars est présenté au théâtre la Licorne (rue Papineau à Montréal), jusqu’au 6 mars 2010.
Renseignements : 514 523-2246
Photo P.15 : Rolline laporte |
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