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Actualité et vie urbaine -À la une

Dany Laferrière, libre
Audrey Coté, rédactrice en chef - 1er mai 2010


Audrey Coté C’est un homme libre. Dany Laferrière est toujours là où on ne l’attend pas. La pensée de l’écrivain d’origine haïtienne contourne l’anecdotique du bruit médiatique pour mettre en lumière une autre perspective du monde. C’est à la librairie Monet à Montréal que L’Itinéraire a eu la chance de l’écouter réfléchir sur Haïti, le métier d’écrivain, la place des intellectuels et les «grands luxes qui ne coûtent rien».

Dany Laferrière
Dany Laferrière
Photos : Christian Tremblay
«Je ne suis pas Haïti, je suis tout simplement un écrivain», répète Dany Laferrière depuis que déferle sur lui le tsunami médiatique suscité par le séisme qui a dévasté son pays natal, quelques mois après qu’il ait remporté le prestigieux prix littéraire Médicis pour son roman L’énigme du retour.

L’écrivain se trouvait en Haïti lorsqu’a eu lieu le séisme qui a anéanti Port-au-Prince. Dès lors, sa vie d’écrivain paisible s’est transformée en bal de sollicitation. Danny Laferrière a enchaîné les entrevues et répondu à la question qui l’exaspère au plus haut point : pourquoi l’écrivain reconnu n’est-il pas resté en Haïti pour participer à reconstruire le pays, étant donné qu’un pays a besoin de ses élites pour assurer son développement? «On n’est pas obligé d’être sur le sol pour construire ou détruire un pays. D’ailleurs, beaucoup de gens qui affament le monde sont à Wall Street. Les frontières d’Haïti ont bougé. Depuis très longtemps, plus d’un milliard de dollars par an sont versés par des Haïtiens qui vivent hors du pays. Si ces derniers n’envoyaient pas tout cet argent à leur famille, non seulement il y aurait un déficit supplémentaire d’un milliard de dollars, mais le pays compterait un million et demi d’affamés et de chômeurs de plus», explique celui qu’impatiente la posture morale de certains observateurs extérieurs.

Selon l’écrivain, il s’avère périlleux d’analyser la situation d’un pays aussi complexe qu’Haïti à la lumière d’une pensée toute faite. Comme plusieurs de ses compatriotes, Dany Laferrière a fui Haïti en 1976 pour échapper au régime Duvalier qui menaçait de mort le journaliste qu’il était alors. Arrivé à Montréal, il a connu la rue et exercé une multitude de petits métiers afin d’assurer sa subsistance. Pour l’écrivain en devenir, le verbe réussir avait d’abord une connotation altruiste. «Pour aider Haïti, il faut réussir là où vous êtes. Et pour réussir dans la société où vous êtes, il faut en faire partie. Donc, il faut à la fois accepter d’être à l’extérieur de votre pays et de devoir réussir si vous voulez aider là-bas. J’aide mieux Haïti en n’étant plus sous sa responsabilité. C’est comme des enfants qui ont quitté la maison. Ils ne sont pas obligés de revenir.» En dépit de quelques dérapages médiatiques, Dany Laferrière se réjouit de l’extrême générosité des citoyens du monde entier à l’égard d’Haïti. «C’est très rare dans l’histoire humaine qu’un problème du Tiers-monde atteigne autant le monde occidental et entre aussi spontanément dans le cœur des gens. Il s’est passé quelque chose de neuf : les gens étaient personnellement touchés par ce que vivent les Haïtiens et par leur courage face à ce drame.»

Écrivain public malgré lui
On le sollicite pour tout et pour rien, pour des choses souvent futiles. C’est la rançon de sa réussite. L’entrée en matière qui le tue? « Je sais que vous êtes très occupé, mais…» Depuis le tremblement de terre qui a secoué Haïti, Dany Laferrière cherche à retrouver sa liberté. «J’étais un écrivain qui avait un espace intime assez large. Maintenant, cet espace est réduit comme une peau de chagrin. Entrer dans l’espace public, c’est devenir soudainement au centre de choses dont vous n’avez aucune idée. Tout à coup, vous n’avez plus le droit de dire non à quiconque dit vous aimer ou aimer Haïti. Comme s’il était normal qu’on s’empare de votre vie. Ça ruine littéralement ma vie. Si j’avais su, j’aurais évité de réussir», résume-t-il d’un sourire narquois.

Pour un homme dont l’essentiel de la vie s’articule autour du temps consacré à la réflexion et à l’écriture, la réussite sociale n’est pas de tout repos. Les manifestations du succès sont bruyantes et s’accordent difficilement au quotidien de Dany Laferrière qui passe son temps à délimiter ses frontières. «Entre 8 h et 11 h du matin, je n’aime pas Haïti, je suis un écrivain qui travaille, un monstre dans sa tanière et je n’ai aucun cœur. Je ne suis pas en état d’aimer Haïti, j’écris.» D’aucun pourrait reprocher à l’auteur haïtien de se plaindre le ventre plein. Comment réagirait-il si on cessait soudainement de s’intéresser à son discours? «Je ne le saurais pas, dit-il. Je n’ai jamais cherché à être sollicité et honnêtement, je n’ai aucune conscience de cela.»
Alors qu’il se considère volubile lorsqu’il prend la parole sur la place publique, Dany Laferrière dit de son œuvre qu’elle porte beaucoup de silence. «Si vous voulez parler à un écrivain, laissez-le vous parler par son écriture… Il vous parlera de la plus haute façon et de la façon la plus intime.»

Métier d’écrivain
Quelques semaines après le tremblement de terre en Haïti, Dany Laferrière s’est empressé de nettoyer le discours médiatique teinté de références judéo-chrétiennes qui commençait à gangrener la perception du peuple haïtien. Il considère avoir fait son travail d’écrivain en envoyant une lettre ouverte au magazine français L’Humanité où il a notamment coupé court à l’expression «malédiction haïtienne» qui sévissait dans les médias de masse. «Dire que l’Autre est maudit, ça veut dire qu’il n’est pas notre frère parce qu’il lui arrive précisément des choses qui ne nous arrivent pas à nous. Il est maudit, on va l’aider, mais on ne peut pas se mettre à sa place. Qu’a fait de mal Haïti? Il n’est pas maudit, il a subi la misère et la dictature. Ainsi, je dis : “pas de péché, donc pas de malédiction!”», s’exclame-t-il en roulant furtivement les yeux de gauche à droite.

Si Dany Laferrière est aussi sollicité par les médias au Québec, c’est aussi parce qu’il fait partie d’une infime minorité d’intellectuels qu’on invite à s’exprimer sur la place publique. Est-ce la faute des médias ou des intellectuels eux-mêmes qui ne prennent pas suffisamment leur place? «Les médias permettent aux intellectuels de s’exprimer jusqu’à un certain point, mais à un moment donné, on ferme cet espace d’expression. Comme si c’était un luxe. Toutefois, même si l’espace dédié à la pensée ne structure pas encore la société, il y a des améliorations considérables.» Hormis les experts rattachés à diverses universités qui, de l’avis de l’auteur, constituent la tranche d’intellectuels la plus manipulable qu’on utilise souvent pour «nous dire ce qu’on veut entendre», les intellectuels sont peu valorisés dans l’univers des médias.

L’auteur poursuit sa réflexion en affirmant que l’une des tactiques pour éviter l’approfondissement d’une pensée est souvent de demander aux intellectuels de se positionner face à l’indépendance du Québec. «Si la personne se positionne, le débat change de cours et on rend l’affaire anecdotique. Ce n’est même pas pour réfléchir là-dessus, c’est pour savoir quoi faire avec telle ou telle personne. Pour brûler quelqu’un auprès d’une partie de la population. Tout cela en prétendant parler “des vraies choses”. Ce sont ces prétendues “vraies choses” qui brûlent quelqu’un.» Cela dit, l’écrivain considère qu’une société démocratique se doit de protéger ses intellectuels et surtout, d’accepter que certains puissent dire des choses qu’on ne veut peut-être pas entendre.

Les intellectuels québécois ne sont pas non plus légion à réclamer micros et caméras. Dany Laferrière croit que le premier obstacle à la prise de parole est souvent la peur de déplaire. «Peu d’intellectuels ont le courage de parler de façon directe», soutient-il. C’est en partie ce qui explique que les médias recourent souvent aux mêmes experts. Généralement, ils répètent inlassablement une opinion que le public connaît déjà depuis plusieurs années.

«Il est temps que les médias renouvellent leur stock d’experts et de questions.»

Amant de la vie
Avant toute chose, Dany Laferrière est un bon vivant. Pour lui, «le moment est toujours présent» et il dit être toujours «dans la vie». Pas question de se laisser pourrir l’esprit par l’inutile ou la bêtise humaine sous toutes leurs formes. «J’ai appris sous Duvalier qu’il ne faut pas se laisser aspirer par ce qui ne nous intéresse pas. Ce serait même vanité de croire qu’on va changer la bêtise. Il faut la laisser à son espace et quand c’est le temps de la bêtise, il faut faire autre chose.»

Ainsi, quand les médias versent dans le futile et l’anecdotique, Dany Laferrière profite de la vie. «Quand j’ai la possibilité de ne pas lire le journal ou de ne pas écouter la radio parce que le monde prend une tangente vers l’inutile, j’entre dans ma baignoire et je lis.» L’écrivain
épenses extravagantes. Ce qui le rend heureux n’a rien à voir avec le matériel. Ses plus grands luxes ne coûtent rien. Parmi ceux-ci, lire dans son bain, marcher dans la rue, discuter avec quelqu’un qui ne le connaît pas pour mieux prendre des notes dans sa mémoire. «Je ne suis pas au courant de la dépression. Je suis viscéralement optimiste.» Dany Laferrière est un homme libre et…heureux.


Le 10 mai, Dany Laferrière fera partager son amour pour certains auteurs dans le cadre du Studio littéraire de la Place des arts.
www.cinquiemesalle.com

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