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Actualité et vie urbaine - Éditoriaux
Édito - Malade recherche psychiatre désespérément
Audrey Coté, rédactrice en chef - 15 mars 2010


Audrey Coté Antipsychotique, antidépresseur, stabilisateur d’humeur et somnifère. Chaque jour, Gilles Leblanc avale ce cocktail chimique sans suivi psychiatrique. Depuis six mois, Gilles n’a plus de psychiatre. Il erre dans les limbes bureaucratiques du système de santé et attend l’improbable coup de fil de l’hôpital chargé de réévaluer son dossier. En attendant, ses heures s’écoulent comme des années et il angoisse à l’idée de capoter.

depuis 16 ans, qu’il a subi quatre psychoses, vécu 12 hospitalisations et qu’il se débat chaque jour pour rester vivant, Gilles est considéré comme un «cas léger». Concrètement, le patient Gilles Leblanc se résume à un numéro d’assurance maladie sur une liste d’attente perdue quelque part, entre l’Hôpital Notre-Dame et l’Hôpital Jean-Talon. Il n’est malheureusement pas le seul, quel que soit l’hôpital concerné.

Il fallait assister au Café scientifique organisé par les Instituts de recherche en santé du Canada qui portait sur le manque de ressources en santé mentale, le 9 février dernier, pour constater l’ampleur de la catastrophe. Accrue par la difficulté de se faire soigner, la détresse des personnes souffrant de diverses formes de maladie mentale est si grande qu’une majorité d’entre elles emplissait la petite salle du Patro Vys de l’avenue du Mont-Royal. Confrontées au cafouillage administratif d’un système qui les ballotte d’un hôpital à l’autre en attendant que des ressources tombent du ciel, des personnes souffrantes cherchaient désespérément des solutions à leur mal de l’âme.

Tour à tour, plusieurs malades se sont rués au micro pour poser des questions aux trois éminents chercheurs en santé mentale qui ne pouvaient rien faire de plus que répéter le discours qu’ils tiennent depuis des lustres : en plus de la pénurie de psychiatres, les fonds publics manquent dramatiquement pour répondre aux besoins des malades et de leurs proches. Qu’un événement dédié à la réflexion comme le Café scientifique se transforme pratiquement en espace de consultation en dit long sur l’urgence d’agir pour soutenir «nos» malades et les aider à retrouver l’équilibre.

Lui-même bipolaire, le producteur et président du conseil d’administration de l’organisme Revivre, Guy Latraverse, a parlé en connaissance de cause : «Il s’écoule en moyenne huit ans avant qu’une personne bipolaire ait accès à des soins adaptés et stables. Les personnes en détresse sont toujours plus nombreuses à nous demander de l’aide professionnelle et n’en obtiennent pas. Quand on sait que 40 % des Montréalais n’ont même pas de médecins de famille, alors on peut s’imaginer le casse-tête que ça représente d’essayer d’avoir un psychiatre.» Le producteur a également mentionné que le manque de coordination entre les différents intervenants en santé mentale préside au cafouillage du système actuel.

La vraie vie d’une majorité de malades est en totale discordance avec le Plan d’action en santé mentale 2005-2010 élaboré par le gouvernement du Québec. Un des principes directeurs de ce plan, ironiquement intitulé La force des liens, concerne l’accessibilité et formule «l’importance d’offrir localement des services en santé mentale de première ligne de qualité et d’assurer un passage fluide vers des services spécialisés et surspécialisés lorsque cela est nécessaire» (p. 12 du Plan d’action). Oui, La force des liens est bien loin de la réalité quand vous devez entrer à l’urgence psychiatrique allongé sur une civière, les veines ouvertes, pour pouvoir voir un psychiatre avant six mois! Un psychologue? N’y pensez-y pas si vous n’avez pas un portefeuille bien garni. «Le gouvernement du Québec reconnaît la dépression comme une maladie. Dans cette perspective, il serait logique qu’en plus du traitement pharmacologique, on puisse offrir des services de psychothérapie. L’Angleterre et l’Australie remboursent la psychothérapie, prévenant ainsi une multitude de pathologies», a judicieusement exprimé le psychiatre Alain Lesage, rattaché au Centre de recherche Fernand-Séguin de l’Hôpital Louis-H. Lafontaine.

Au Québec, une personne sur six souffre de maladie mentale. À Montréal, selon les dernières données de l’Agence de la Santé et des Services sociaux, un adulte sur cinq souffre d’un ou de plusieurs problèmes de santé mentale. Ce n’est pas rien et il est grand temps que le gouvernement québécois comprenne qu’il joue son avenir en laissant ainsi se dégrader les conditions de vie de ses citoyens. Peut-on se permettre de laisser aller ainsi notre santé mentale collective? De toute urgence, il faut que l’ensemble des chercheurs, des organismes et des citoyens concernés de près ou de loin par la maladie mentale se fasse entendre du ministère de la Santé et des Services sociaux. Il en va de notre avenir collectif et, comme l’a si bien dit la chercheure et professeure au département de psychologie à l’Université de Montréal, Louise Nadeau : «En ce qui concerne la maladie mentale, il faut reconnaître que nous avons tous nos zones de vulnérabilité, nos fragments incontrôlables et, dans ce sens, on ne peut pas dire “eux” et “nous”».

Vous vivez des difficultés d’accès aux soins psychiatriques? Partagez vos expériences. L’Itinéraire entreprendra une série de reportages sur la question :

Et vous, qu’en pensez-vous ?
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