Au Café Monsieur Paul, au premier étage de la bâtisse de L’Itinéraire, la scène est fréquente. Parmi les personnes qui viennent y manger ou simplement se réchauffer, certaines finissent par « débouler » dans leur sommeil, la tête première dans l’assiette, le corps contorsionné, avachi sur une chaise. Il a tenu aussi longtemps qu’il a pu. Puis, soudain, il lâche.
Mais quand la batterie est à plat et que le sommeil s’impose n’importe où, n’importe quand – dans un refuge, dans un autobus, dans une salle d’attente, sur un banc public – que vaut-il ? Que permet-il et que refuse-t-il aux personnes de la rue ?
La question a récemment émergé dans la salle de rédaction de L’Itinéraire. Nous nous sommes même demandé si le manque de sommeil pouvait être bien plus qu’un contre-coup de l’itinérance, au point de devenir un obstacle à la réaffiliation sociale.
L’idée peut sembler surprenante. Mais à mesure qu’on s’y intéresse, elle l’est de moins en moins. Dormir, c’est reprendre des forces, régénérer ses capacités cognitives, réguler ses émotions. Lorsque cette action fondamentale devient difficile, voire impossible, qu’arrive-t-il à la capacité de se relever, de chercher un logement, de respecter un rendez-vous, de tenir un emploi, de retisser des liens ?
Avant de demander aux personnes de se remettre en mouvement, ne faudrait-il pas leur permettre de « bien » dormir ?
Le grand oublié
« Je pense que le sommeil a tendance à être le grand oublié dans les différentes sphères de la vie, alors qu’il joue un rôle important. Et quand on parle d’itinérance, on ne se questionne pas suffisamment sur ses conséquences ni sur les interventions possibles », affirme sans hésitation le psychiatre, professeur adjoint à l’Université de Montréal et chercheur au Centre d’études avancées en médecine du sommeil, Christophe Moderie.
Interpellé sur le lien entre itinérance, santé mentale et mauvais sommeil, il reconnaît avoir trouvé très peu de littérature scientifique sur la question. Selon lui, ce manque d’études s’explique notamment par les priorités établies en recherche. « Aller chercher du financement pour un projet de recherche sur le sommeil, c’est toujours difficile parce que ce n’est pas vu comme prioritaire. »
Et lui-même admet qu’intuitivement, il s’attaquerait d’abord à la crise du logement plutôt que de s’attarder à la question du sommeil des personnes en situation d’itinérance.
Méthodologie particulière
Autre obstacle à la recherche sur le sommeil des personnes en situation d’itinérance : la méthodologie. « C’est lourd, il faut avoir un laboratoire, dormir avec des électrodes, faire des enregistrements, des suivis, et les listes d’attente sont longues. » Pour une personne en situation de grande précarité, il peut donc être difficile de respecter toutes ces conditions, estime le psychiatre.
Pour Marie-Hélène Pennestri, directrice du laboratoire de sommeil Il était une nuit et chercheuse à la Chaire de recherche du Canada en sommeil pédiatrique, cette barrière méthodologique est toutefois surmontable. Habituée à étudier le sommeil des bébés et des familles sur de longues périodes, elle a dû adapter ses méthodes de collecte de données plutôt que d’exiger des familles qu’elles dorment en laboratoire sur de longues périodes.
« Si on veut savoir si la personne a un trouble du sommeil en observant ce qui se passe dans le cerveau, avec une tonne d’informations sur les stades du sommeil, le labo peut être utile. Mais ça ne reflète pas le sommeil que la personne aurait dans sa vie quotidienne », croit-elle.
Pour documenter le sommeil des personnes en situation d’itinérance, elle miserait plutôt sur les trackers de sommeil, ces bracelets portés au poignet qui permettent de recueillir des données sur la durée et les habitudes de sommeil sur plusieurs jours, les interruptions du sommeil et certains indicateurs physiologiques, comme la fréquence cardiaque ou les variations de la température corporelle.
Des barrières à la réaffiliation
Une recherche menée en 2020 sur la privation de sommeil auprès de 32 personnes en situation d’itinérance aux États-Unis a démontré que cette population dort beaucoup moins que les sept à neuf heures recommandées par le Center for Disease Control and Prevention (CDC). La recherche s’est penchée sur quatre thèmes pour évaluer le sommeil du groupe : le manque de contrôle sur l’environnement, les émotions et les pensées, la consommation de substances ou de médicaments, ainsi que le lien entre le sommeil, être fonctionnel durant la journée et la santé.
Les conclusions de la recherche indiquent un grand besoin d’intégrer l’hygiène du sommeil aux approches d’intervention auprès des personnes en situation d’itinérance. Elles ont également démontré que la privation de sommeil constitue une barrière à la réinsertion en logement.
Dans un essai publié dans le journal états-unien HuffPost, l’avocate Christine Schanes a cherché à défaire le mythe selon lequel les personnes en situation d’itinérance sont paresseuses et toujours couchées par terre pendant la journée. Au contraire, elle soutient que cette population n’a pas le « luxe » de dormir. Elle a mené plusieurs entrevues auprès de personnes en situation d’itinérance pour comprendre pourquoi on voit souvent cette population dormir le jour.
De ces discussions sont ressortis certains points communs : la nécessité de se protéger et de protéger ses biens la nuit, le sentiment de sécurité que procurent la lumière du jour et l’animation des rues, et enfin, l’épuisement physique causé par les longues distances parcourues pour répondre aux besoins de base, comme manger ou trouver une toilette, la nuit comme le jour.
Des coûts faramineux
En 2017, un rapport du think tank américain RAND a estimé que la privation de sommeil coûtait entre 457 et 680 milliards de dollars américains annuellement aux cinq pays étudiés, soit les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Japon et le Canada. Ces pertes financières s’expliquent par plusieurs facteurs, notamment l’absentéisme au travail, la réduction des performances professionnelles, la hausse de la mortalité associée au manque de sommeil et les répercussions sur le développement du capital humain, notamment en raison d’une moins bonne performance scolaire.
Briser le cycle de la pauvreté
Wendy Troxel est une chercheuse états-unienne en sciences sociales et comportementales. En 2020, elle a cosigné une analyse sur les disparités socioéconomiques et leurs conséquences sur la santé et le sommeil. Résultat : les personnes défavorisées ont un sommeil de moins bonne qualité que les personnes mieux nanties, et ce facteur contribue à entretenir le cycle de la pauvreté.
Les personnes vivant dans des milieux défavorisés sont plus susceptibles d’avoir deux ou trois emplois pour boucler les fins de mois, ce qui leur laisse moins de temps pour dormir. Ces milieux peuvent aussi être marqués par la pollution de l’air et la pollution sonore.
Les personnes qui y vivent disposent également de moins d’espace adéquat pour dormir et sont parfois plusieurs à partager une même chambre.
L’analyse socioéconomique de Mme Troxel conclut que les personnes pauvres dorment moins bien, vivent davantage de stress et ont moins de chances d’améliorer leur condition de vie. Dormir mal, vivre mal, dormir mal…
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