Il y a des éditions qui informent. D’autres qui nous ramènent à un souvenir. En découvrant le dossier consacré aux rivières et l’entrevue avec Roy Dupuis, je me suis retrouvé, l’espace d’un instant, cinquante ans en arrière, les pieds dans une rivière de Lanaudière, aux côtés de mon père. Cet éditorial est né de ce souvenir.
Je devais avoir 8 ans. Il restait encore de la glace et de la neige sur les berges d’une petite rivière qui alimentait un grand lac. Nous étions en mai 1974, à Saint-Michel-des-Saints. J’étais pieds nus dans une eau si froide qu’elle me coupait le souffle. À mes côtés, mon père participait, avec une équipe de bénévoles, à l’ensemencement annuel. Il était alors président de l’Association des pêcheurs du lac et également président de la FAPEL (la Fédération des associations pour la protection de l’environnement des lacs). À l’époque, je ne mesurais pas l’importance de ces engagements. Je savais seulement qu’il parlait de la rivière avec le même respect que l’on réserve à une personne.
Pendant que les chaudières de truites arc-en-ciel se vidaient dans le courant, il répétait, le sourire aux lèvres : « Aujourd’hui, on redonne la vie. » Je ne lui ai jamais demandé à qui, exactement, nous redonnions la vie. Aux poissons? À la rivière? Au lac? Ou à tout un écosystème? Avec le recul, je crois qu’il parlait de tout cela à la fois.
Une chose est certaine : ce matin-là, sans le savoir, je suis tombé amoureux de l’eau.
Depuis ce jour de mai 1974, j’y retourne comme on revient vers quelqu’un qu’on aime, sans avoir besoin d’une raison. Je ne savais pas encore que cette histoire d’amour deviendrait, un jour, une question de justice sociale autant qu’une affaire de nature, exactement comme elle l’avait été pour mon père.
Les années ont passé, mais le rituel est demeuré le même. Peu importe où mes voyages m’ont conduit : en Gaspésie, sur la Côte-Nord jusqu’à Blanc-Sablon, dans les Rocheuses, au Yukon ou dans la toundra des Territoires du Nord-Ouest, je finis toujours par marcher jusqu’à l’eau. J’y pose les mains, j’écoute le courant et, pendant quelques instants, je redeviens ce petit garçon de 8 ans aux côtés de son père. Je ne sais pas si je retourne vers la rivière de mon enfance ou vers lui. Peut-être les deux.
Et je l’avoue, il m’arrive encore d’avoir les yeux humides en pensant à cet homme qui croyait qu’en déposant quelques milliers de petits poissons dans une rivière, il pouvait changer le monde. Avec le recul, je comprends qu’il ne faisait pas que repeupler un cours d’eau. Il m’apprenait, sans jamais me faire la leçon, qu’aimer la nature, c’est déjà prendre soin des autres. Aujourd’hui, je crois qu’il avait raison.
Chaque fois, l’eau me rappelle que nous sommes infiniment petits devant quelque chose qui nous dépasse, mais dont nous sommes pourtant les gardiens.
En lisant notre dossier sur l’accès aux eaux publiques ou l’entrevue avec Roy Dupuis, qui porte si bien la voix de nos rivières, j’ai réalisé à quel point ce patrimoine collectif s’est fragilisé. Ce bien commun n’est pas qu’une ressource économique ou un décor de vacances : c’est notre mémoire, notre identité québécoise. Protéger nos cours d’eau et en exiger l’accès libre, c’est poursuivre le combat de mon père, et de tant d’autres, pour que les générations futures puissent elles aussi poser leurs mains dans le courant et s’y reconnecter.
Bonne lecture.
Vous venez de lire l’éditorial du 15 juillet 2026. Pour lire l’édition intégrale, procurez-vous le numéro de L’Itinéraire auprès de votre camelot ou abonnez-vous au magazine numérique.



