Fort de ses 25  ans d’existence, le Festival du Jamais Lu s’est imposé au fil des années comme une étape incontournable pour les dramaturges d’ici et d’ailleurs. Vivier de talents, espace de risque et de premières fois, le festival a révélé bon nombre de voix et de visages de la scène théâtrale québécoise. À l’aube de sa première édition à la direction artistique, qui se tiendra du 1er au 9 mai au Théâtre Aux Écuries, Éric Noël revient sur l’histoire du Jamais Lu, sa mission et les thèmes qui traversent cette édition anniversaire.

Vous êtes arrivé à la direction artistique du Jamais Lu à un moment charnière, ses 25 ans. Pouvez-vous nous rappeler les origines du festival ?

À l’origine, c’était un tout petit festival au Café L’aparté sur la rue Saint-Denis. Il y a 25  ans, il n’y avait pas vraiment d’espace pour les jeunes auteur·rice·s de théâtre. L’idée, c’était de reprendre des textes qui n’avaient jamais été lus et de les faire entendre au public, sans production, sans décor, sans costume, avec un éclairage minimal. Dès le départ, ça a connu un succès fou. Le Jamais  Lu est vite devenu un lieu où l’on venait entendre ce qui allait se retrouver sur les scènes plus tard. Comme c’est aussi un des organismes fondateurs du Théâtre aux Écuries, le festival s’y déroule depuis maintenant 15 ans.

Quel rôle joue aujourd’hui Le Jamais Lu dans l’écologie théâtrale ?

C’est comme un rite de passage maintenant. C’est souvent là que les auteur·rice·s font entendre leurs premiers textes et rencontrent un public pour la première fois. Avant d’arriver sur de grandes scènes, où ça peut être un peu vertigineux à cause des critiques, des attentes, et de toute la pression, le Jamais Lu permet de faire ses classes. Tu peux « te péter la gueule », et c’est correct. Mais il y a aussi l’inverse. Des fois, il y a des fulgurances, des choses qui naissent là. C’est devenu l’un des derniers espaces où ce type de liberté existe, et c’est extrêmement précieux. On crée des distributions, on fait des matchs entre les textes et les interprètes. Personnellement, j’y ai vécu des moments fondateurs. En 2015, j’ai présenté une mise en lecture dirigée par Philippe Cyr. Dix ans plus tard, on montait ensemble le texte au Théâtre Prospero. Ce genre de trajectoire-là, le Jamais Lu en est rempli.

Le thème de cette année est : Réparer nos transmissions. Pourquoi ?

C’est un clin d’œil à la transmission d’une voiture. Mais derrière, il y a deux choses. D’abord la transmission très concrète qui s’est opérée au sein du festival. Marcelle Dubois, la fondatrice, a quitté après 24 ans, et j’ai pris le relais dans une passation très réfléchie. Il n’y avait rien à « réparer » de ce côté-là. Mais en lisant les textes cette année, je me suis rendu compte que la question de la transmission revenait aussi sans cesse. On a l’impression qu’il y a des coupures, ou qu’on répète des transmissions ratées. On le voit dans le monde, dans les conflits. C’est comme si l’information ne se transmettait pas, comme si on n’arrivait pas à transmettre les savoirs ou la sagesse dont on aurait besoin. Et puis évidemment, il y a toute la question de la transmission des savoirs des peuples autochtones, les transmissions entre les différents groupes qui composent le tissu social montréalais. Dans les textes, c’était très présent. Il y a également beaucoup de transmission générationnelle. Dans une société vieillissante, qu’est-ce qu’on reçoit de nos grandsparents ? Et puis, un thème m’a particulièrement frappé cette année : la question d’avoir ou pas des enfants. Les jeunes se demandent : qu’est-ce que j’ai à transmettre ? et dans quel monde ? Ce sont des questions très fortes, très actuelles. Même si le contexte pousse facilement au pessimisme, j’avais envie que le festival ouvre un espace de réflexion plutôt que de résignation.

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