En novembre, cela fera dix ans que je suis à la direction de L’Itinéraire. Dix ans à croiser le regard de nos camelots, de nos intervenantes, de celles et ceux qui viennent frapper chez nous. Je dirige un organisme, mais je n’ai jamais voulu diriger une usine à traiter des dossiers. Notre travail commence avec des personnes, pas avec des formulaires.
Le 23 octobre dernier, j’étais présent à l’annonce des nouveaux investissements de 28 millions de dollars pour lutter contre l’itinérance. Je salue cette initiative du gouvernement du Québec et la mobilisation de la Ville de Montréal. Ces ressources sont nécessaires, particulièrement à l’approche de l’hiver. J’accueille aussi avec espoir la volonté du premier ministre de s’attaquer aux causes profondes du problème et de réunir les acteurs du milieu lors d’un sommet en janvier 2027.
Mais cette annonce me ramène à ce que 10 années sur le terrain m’ont appris.
Quand je suis arrivé, la détresse frappait à la porte. Aujourd’hui, elle déborde de partout. Des jeunes perdent leur toit le jour de leurs 18 ans. Des aînés sont chassés du logement qu’ils habitaient depuis des décennies. Des travailleurs à petit salaire glissent vers la rue au rythme du prix de l’épicerie. Le pire piège, c’est l’habitude. À force de voir la misère, on finit parfois par trouver normal ce qui ne devrait jamais l’être.
Chez nous, plus de 200 personnes viennent chaque jour chercher de quoi manger. Sept intervenantes et intervenants accueillent, écoutent et accompagnent celles et ceux qui n’ont plus personne vers qui se tourner. Nos camelots vendent un magazine qui leur donne un revenu, une routine et un lien avec le monde. Ce magazine est produit par une véritable équipe journalistique et fait entendre des voix qu’on n’entend presque jamais ailleurs.
Voici ce que peu de gens savent : aucun programme gouvernemental québécois ne finance directement la production du magazine ni l’encadrement de nos camelots. Notre aide alimentaire et notre accompagnement psychosocial quotidien ne bénéficient pas non plus de crédits publics dédiés. Tout cela tient sur des dons, des fondations et l’obstination d’une équipe.
En dix ans, j’ai compris une chose simple : personne n’arrive à notre porte avec l’étiquette du ministère qui devrait s’occuper de lui. On arrive avec son histoire. Un jour, on a faim. Le lendemain, on cherche du travail. La semaine suivante, c’est la crise. Quand un camelot qui a connu la rue voit son nom imprimé dans nos pages, est-ce de la culture, de l’employabilité, de la prévention ou de l’intervention sociale ? C’est tout cela à la fois. Pourtant, on nous demande encore trop souvent de financer ce travail une case à la fois.
Je ne remets pas en question les ressources d’urgence : elles sauvent des vies. Nous préparons nous-mêmes l’ouverture d’une halte-chaleur. Mais l’hiver finira. L’itinérance, elle, ne disparaîtra pas avec la neige. Il faudra continuer d’accompagner les personnes vers l’autonomie, le travail et le logement. Un travail quotidien, sur douze mois, qui demeure perpétuellement précaire.
Il faut aussi cesser de traiter l’engagement communautaire comme une ressource gratuite et inépuisable. Je suis fier de ce que nous arrivons à faire avec nos moyens. Mais je refuse qu’on prenne notre débrouillardise pour une preuve que nous sommes suffisamment financés.
L’Itinéraire sera au rendez-vous pour le sommet en début 2027. J’espère qu’on y parlera autant de prévention, de pouvoir d’agir, d’accompagnement et de pérennité de mission que de places d’hébergement d’urgence. Mais d’ici là, il ne faut pas fragiliser les organismes qui tiennent le fort chaque jour.
Mes équipes n’ont pas besoin qu’on leur répète qu’elles font un travail extraordinaire. Elles ont besoin de pouvoir continuer à le faire.
Dans 10 ans, j’aimerais ne plus avoir à me battre pour faire reconnaître financièrement un travail dont tout le monde connaît déjà l’importance. Pour la première fois depuis longtemps, je crois que c’est possible.


