« Le vol est souvent la seule monnaie de celles et ceux qui ont faim », clament les Robins des ruelles dans un communiqué relayé sur Instagram. Face à la flambée du coût de la vie et aux profits records des grandes bannières, les vols de denrées alimentaires prennent une tournure inédite au Québec, oscillant entre détresse sociale, crime organisé et militantisme politique. Derrière les coups d’éclat de ce collectif anticapitaliste se cache une crise structurelle profonde. L’Itinéraire a enquêté sur les ressorts économiques et sécuritaires du phénomène, tout en posant la question fondamentale du droit à l’alimentation et de la refonte de nos habitudes de consommation.

« Soudain, un “JOYEUX NOËL !“ déterminé, crié à pleins poumons, déchire le silence coutumier de la rue Laurier, balayant les épais flocons de cette nuit claire. Ce signal, nous l’attendions. Et nous y répondons : des lutins affluent de partout. Dix, quinze, trente, peut-être quarante d’entre nous se ruent dans l’épicerie. Nous faisons masse et débarquons par les portes vitrées en répétant à tuetête “JOYEUX NOËL !”. […] En l’affaire de quelques minutes seulement, nous avons réussi notre coup : nous avons volé l’épicerie. […] Ce soir-là, nous avons volé les voleurs. » Voici un extrait tiré de La faim justifie les moyens, le manifeste des Robins des ruelles publié aux éditions Désordre en mai dernier. Le 15 décembre 2025, le collectif voyait le jour à Montréal en orchestrant sa première « autoréduction », une opération de vol et de redistribution de nourriture.

Dès cette première action, un modus operandi se concrétise. Les protagonistes : un groupe de joyeux voleurs déguisés en lutins et en pères Noël. La cible : une épicerie appartenant à une grande bannière située dans un quartier opulent de la ville. Le butin : plusieurs milliers de dollars de nourriture qui seront déposés le lendemain sur une place publique dans un quartier défavorisé. Le message : de plus en plus de citoyen·ne·s peinent à s’alimenter correctement pendant que les profits des géants du commerce alimentaire ne cessent de grimper. Face à cette injustice, les Robins des ruelles appellent ni plus ni moins à l’expropriation des grandes chaînes d’épicerie et des propriétaires terriens. Le point de départ, d’après le collectif, pour réinventer un système alimentaire et une société plus justes.

Si les actions des Robins des ruelles visent à interpeller le public (actions filmées, communication sur les réseaux sociaux, publication d’un manifeste, etc.), nombre d’individus et de groupes dérobent quant à eux en toute discrétion. Le phénomène des vols à l’étalage est en forte hausse, regrette Michel Rochette, président du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD). D’après une estimation de cet organisme, les commerces subiraient plus de 9 milliards $ de pertes annuelles à l’échelle du Canada (dont 2 milliards $ pour le Québec), une somme qui représente un peu plus de 1 % du chiffre d’affaires global du secteur. De ce montant, 42 % des vols concerneraient spécifiquement des denrées alimentaires. Montréal ne fait pas exception à cette tendance : le SPVM a recensé 4980 dossiers de vol à l’étalage en 2025, contre 3801 en 2022, soit une hausse de 31 % en trois ans.

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À propos de l'auteur

Yann Lenzen

Journaliste société