La crise de l’itinérance, celle du logement, les violences faites aux femmes qui ont déjà fait sept victimes depuis le début de 2026, etc. Les ressources des organismes d’action communautaire autonome sont sollicitées de tous bords tous côtés, alors même que le réseau crie depuis toujours à l’insuffisance du financement à la mission. Né de cette précarité, le mouvement Le communautaire à boutte! prévoit des grèves du 23 mars au 2 avril prochain au moment même où le filet social craque de toutes parts.
À côté de cette réalité, L’Itinéraire a demandé à trois personnes qui ont survécu à la rue grâce aux interventions d’organismes ce qu’aurait été leur vie si le communautaire n’avait pas existé.
Imaginez un monde sans organisme communautaire : inspirés par les Robins des ruelles (regroupement illégal de militants, qui redistribue de la nourriture volée) des groupes de personnes, la faim au ventre, mangent directement sur les étals des épiceries depuis plusieurs mois. Une nouvelle réalité engendrée par la fermeture d’un nombre grandissant d’organismes communautaires, dans la foulée des compressions imposées par le gouvernement québécois lors du dernier budget… Depuis près d’un an, pas moins de 700 000 $ de nourriture ont été dérobés. Selon le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), ces mêmes groupes ont rejoint la centaine de campements qui se multiplient depuis la fermeture des refuges.
En outre, la porte-parole de la défense des droits de la personne rapportait en entrevue que des milliers de personnes âgées sont incapables de se rendre à leurs traitements à l’hôpital, faute de bénévoles pour les y aider. Enfin, le SPVM prévoit dans les semaines à venir un nombre croissant de féminicides alors que la dernière maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale a dû fermer ses portes la nuit dernière. Ça, sans parler de leurs enfants qui n’ont d’autres options que de rester dans un milieu violent ou de frapper à la porte de la DPJ.
Heureusement, ce scénario n’est que fiction. La société et les gouvernements ne sauraient se passer des services du milieu communautaire.
JOSEPH, UN CAMIONNEUR À LA RUE
« Je serais mort d’une overdose », lance Joseph en éclatant d’un rire jaune. L’homme de bonne corpulence, âgé de la soixantaine, arbore un large sourire jovial et une barbe grisonnante. Il est convaincu qu’il ne serait plus de ce monde si des organismes communautaires n’avaient pas volé à son secours. Joseph était camionneur lorsqu’il s’est retrouvé à la rue, il y a plusieurs années. « À un moment donné, je me suis ramassé dans la rue parce que j’ai perdu mon permis de chauffeur de camion », explique-t-il. Conduisant sa voiture personnelle, qui n’était pas assurée, Joseph a eu un accident. « Il y a une auto qui m’est rentré dedans », raconte-t-il. La Société d’Assurance automobile du Québec (SAAQ) a suspendu son permis de conduire jusqu’à ce qu’il rembourse le véhicule accidenté.
J’ai perdu ma job, perdu ma famille pis toute. Je me suis ramassé dans’ rue. Pis là, j’ai commencé à me geler… pis à boire.
– Joseph
Un intervenant persévérant
Meurtri par la perte de son gagne-pain et de son statut de camionneur, Joseph a sombré dans la dépression et la consommation. « Je me suis ramassé à la Old Brewery Mission (OBM), mais j’aimais pas ça, poursuit-il. J’aimais mieux aller coucher dehors, pis, en même temps, j’essayais de m’arranger pour ravoir mon permis. »
Au cours de cette période, un intervenant de L’Itinéraire le remarque et lui propose de vendre des magazines. « J’voulais rien savoir, relate-t-il. J’me gelais. J’étais comme s’une go, là, pis une dépression. Il s’appelait Francis, le gars qui travaillait icitte. Y venait me voir, y me lâchait pas.
Ç’a pris du temps me remonter parce que je buvais, pis j’me gelais entre temps. Mais à un moment donné, p’tit peu par p’tit peu, j’ai fini par tout arrêter.
J’ai pas envie de recommencer parce que je vis bien. Je suis bien dans ma tête. Il y a des gens qui m’aiment », énumère-t-il avec la fierté de celui qui a travaillé fort pour arriver à prononcer ces mots.
Vous venez de lire un extrait de l’édition du 15 mars 2026.




