L’éditorial ci-dessous de Luc Desjardins, PDG de L’Itinéraire — paru dans La Presse+ le 21 mars 2026 — s’inscrit dans un cri du cœur collectif : celui du mouvement Le communautaire à boutte!
À travers le témoignage de notre propre réalité, marquée par la dur refus de 3 financements majeurs, L’Itinéraire dénonce les failles d’un modèle qui fragilise ceux qui tiennent le filet social québécois. Nous revendiquons un financement à la hauteur de la mission essentielle accomplie par notre secteur. Nous appuyons sans réserve les réclamations du mouvement pour un financement récurrent, ainsi que pour la protection de l’autonomie des organismes dans l’utilisation de leurs fonds.
Les travailleuses et travailleurs du milieu communautaire, actuellement mobilisés en grève partout au Québec, méritent des conditions de travail dignes, libérées de l’instabilité chronique imposée par le mode de financement actuel.
Des organismes comme L’Itinéraire ne demandent pas la charité, mais la pleine reconnaissance d’une société dont ils prennent soin au quotidien.
Il y a quelques semaines, dans le métro, un homme dormait sur un banc, la tête appuyée sur un sac de plastique. Deux employés le regardaient, démunis. Un usager a changé de wagon. Personne n’a vraiment su quoi faire.
Ce n’est pas une scène de film. C’est Montréal, en 2026.
Pendant ce temps-là, dans les bureaux de Québec, on venait de refuser trois des quatre projets déposés par L’Itinéraire dans le cadre d’un programme provincial d’aide à l’itinérance. La médiation sociale dans les stations de métro ? Refusée. Le Café Monsieur Paul, un centre de jour qui sert 240 repas chauds par jour dans le centre-ville ? Refusé. Le programme qui permet à des personnes en situation d’itinérance de vendre un journal de rue – et de retrouver une dignité, un revenu, un ancrage social – après 32 ans d’existence ? Refusé. Le seul projet retenu – la Halte-répit 24/24/7 – un concept enfin accepté, mais qui sera seulement financé à 40 % de ce qui était demandé. Résultat : on passe de 100 places d’hébergement à environ 50, et seulement la nuit.
Je dirige L’Itinéraire depuis 10 ans. Et j’ai l’impression de ne jamais vraiment avancer. Aussitôt qu’on prouve que quelque chose fonctionne, on nous demande de reculer.
Comme si on avait collectivement peur de résoudre le problème – et de ne plus savoir quoi faire après.
Ce qui me frappe, c’est l’absurdité tranquille de la situation. La Ville de Montréal a tenu des consultations publiques sur l’itinérance. Les recommandations qui en sont sorties sont claires : plus de lieux de répit, plus d’intervention sociale dans l’espace public, des solutions communautaires plutôt que policières.
Ces recommandations existent. Elles sont écrites, adoptées, citées dans les discours. Et ensuite ? On refuse de financer les organismes qui font exactement ça.
On nous demande de prévenir l’itinérance tout en coupant dans les outils qui empêchent les gens d’y tomber.
Prenons un exemple concret. Depuis quelques semaines, des intervenants de L’Itinéraire sont déployés dans neuf stations de métro – pas pour surveiller, mais pour créer des liens, orienter, accompagner. En 10 semaines : 1801 contacts directs, 267 personnes orientées vers des ressources, deux décès par surdose évités. Ce projet fonctionne. Il n’aura pas de suite.
L’Itinéraire, c’est 32 ans de terrain. Ce n’est pas un organisme qui cherche à se faire un nom. C’est une équipe qui connaît ses gens par leur prénom, qui distribue des sandwichs à 2 h du matin en janvier, qui rattrape un jeune de 22 ans avant qu’il tombe complètement dans le vide. Et quand on lui coupe le financement, on ne lui envoie pas un travailleur social de remplacement. On lui envoie un formulaire. Parce que dans ce système, on semble encore croire qu’on sort de la rue avec un formulaire.
On n’en sort pas.
Refuser ces projets ne fait pas disparaître les besoins. Ça les déplace. Les personnes sans place se retrouvent dans le métro, dans les parcs, aux urgences, dans les cellules de police. Et là, on mobilise ambulances, policiers et travailleurs sociaux en mode crise – à un coût bien supérieur à ce qu’aurait coûté une place dans un centre communautaire.
Nous l’avons mesuré : chaque dollar investi à L’Itinéraire en économise 6 à la collectivité. C’est ça, l’économie de l’itinérance qu’on n’ose jamais vraiment calculer.
Le logement est la solution. Mais sans stabilisation humaine – un intervenant, un repas chaud, un lien de confiance – il devient une illusion. Et la stabilisation, c’est exactement ce qu’on est en train de couper.
Montréal a le choix : financer pour gérer les conséquences ou financer pour s’occuper des causes.
L’homme sur le banc du métro n’a pas besoin d’explications sur les orientations d’un programme provincial. Il a besoin d’une place.





