Menterie… un terme qui induit l’art de tromper et d’occulter la vérité. Mais au Québec, la menterie est aussi un jeu. Elle s’affronte dans des concours, on la célèbre dans des documenteurs (faux documentaires), on s’amuse à étirer la réalité jusqu’à la faire craquer. Et à l’ère des fake news, mentir pour rire a quelque chose d’étonnement réconfortant.
Conteurs de menteries
L’art d’exagérer, d’inventer et de faire rire fait partie intégrante de la culture orale québécoise. Mais si votre entourage vous donne le titre de roi des menteurs, c’est sans doute mauvais signe. En tant que bon menteur et raconteur d’histoires invraisemblables, vous pourriez cependant décrocher un élogieux titre dans un des nombreux concours de menteries organisés à travers la province. Les concours de menterie, kossé ça ?
Vous avez sûrement un oncle incapable de s’empêcher de raconter, pour la centième fois, la fameuse histoire du poisson « gros d’même » attrapé lors d’un voyage de pêche. Un poisson qui, étrangement, semble grossir un peu plus à chaque récit. Si c’est le cas, peut-être devrait-il s’inscrire à un concours de menteries.
Les soirées de menteries, où les conteurs rivalisent d’imagination pour livrer des histoires tirées par les cheveux, connaissent d’ailleurs un succès important. Avec le temps, elles sont même devenues une porte d’entrée privilégiée vers l’univers du conte québécois, un milieu riche, mais encore trop méconnu et pauvre en référence pour le grand public.
Au Saguenay–Lac-Saint-Jean et en Estrie, deux conteurs s’emploient justement à faire vivre cette tradition. Ken Villeneuve, de Saint-Basile-de-Tableau, et Steven Larivière Beaudoin, alias SLAB, portent à bout de bras des initiatives de concours de menteries dans leur région. Avec eux, L’Itinéraire décortique la place de la menterie dans le paysage actuel du conte québécois.
Plus que des blagues
À 12 heures d’intervalle, lors de deux entrevues distinctes, Ken Villeneuve et SLAB ont donné exactement la même définition d’un concours de menteries, mot pour mot : « C’est une histoire au « je », racontée en huit à 10 minutes, avec des éléments absolument invraisemblables, où le ou la gagnante est choisie à la fois par un jury et par le vote du public. »
La formule est simple : quelques rondes opposent généralement trois conteurs. Parfois, un segment de « chicane de clocher » s’ajoute à la soirée. Les participants doivent alors défendre, à partir d’un thème imposé, un élément du village qu’ils représentent. Par exemple : convaincre le public que l’homme ou la femme la plus forte du monde est né à… Saint-Fulgence.
Justement, c’est dans ce village, près de Chicoutimi, que plusieurs des menteries de Ken Villeneuve prennent racine : la fois où un monstre marin aurait été aperçu dans les eaux du fjord, ou encore celle où il aurait tiré un brise-glace avec sa débusqueuse à câble.
Mais raconter une menterie ne consiste pas simplement à empiler les blagues. Il faut une histoire solide et un sens du récit bien aiguisé, explique SLAB, conteur et codirecteur des Productions Ça commence à quelle heure (CàQH) et plusieurs fois champion des menteurs dans différents concours du Québec.
« J’ai déjà invité des humoristes dans des concours de menteries, raconte-t-il, et ça n’a pas marché ; ils n’avaient pas compris le principe de raconter une histoire et suivre un fil conducteur propre à l’univers du conte. La menterie, c’est une branche du conte. C’est l’art de la parole : accrocher les gens, être convaincant et être en relation directe avec le public. »
Pour lui, les meilleurs menteurs sont ceux qui savent embarquer le public rapidement, exagérer graduellement et glisser peu à peu vers le rocambolesque.
Vous venez de lire un extrait de l’édition du 1er avril 2026.





