Chaque deux semaines, L’Itinéraire, tiré à 8 000 exemplaires et vendu par une centaine de camelots, est lu par près de 25 000 personnes par mois. À chaque copie achetée et lue, vous, lecteurs et lectrices, apprenez à connaître les camelots et surtout, « votre camelot ».

Et derrière chaque exemplaire vendu se cachent des marques de solidarité et de partage. Nous avons alors décidé de partir à la rencontre de ces relations inspirantes entre les camelots et leur client·e·s.

Après les camelots Joseph Clermont Mathurin, Gabriel Lavoie et Christian Tarte, voici Simon Jacques et sa cliente Nadine. Le duo s’est rencontré au Marché Maisonneuve par l’entremise de Carla Braga, designer graphique à L’Itinéraire et voisine de Nadine, avant qu’une longue lutte ne scelle leur amitié.

À ses tout débuts, Simon n’était pas le bienvenu à l’intérieur du marché, c’est Nadine qui est montée au front pour défendre sa place. Ils se croisent souvent depuis et prennent des nouvelles l’un de l’autre. Ce matin-là, au Première Moisson du marché, ils ne s’étaient pas vus depuis plusieurs semaines.


Nadine : Je n’ai pas la dernière édition, tu n’étais pas là quand j’y étais.

Simon : Je te l’ai amenée ! Effectivement, on se croise tout le temps normalement. Surtout la fin de semaine. Puis là, ça fait comme trois semaines, même quatre, qu’on ne s’est pas vus. J’ai croisé ton mari, il m’a expliqué pourquoi.

Nadine : Ah bon?!

Simon : Il m’a dit que t’avais peur du froid.

Nadine : Il est marrant, lui! Donc tu connais mon mari… Mais c’est la même chose pour moi. J’ai écrit à Carla pour savoir si tu étais correct. Elle m’a répondu :

« Oui, oui, je le vois. »

Je suis contente de ce que tu penses du quartier et du marché. J’aime bien les gens d’ici. Alors que tu puisses y vendre, ça me fait plaisir.

Simon : Oui, parce que dans les premiers temps, je n’avais pas le droit de vendre en dedans. C’était début novembre, il commençait à faire froid et j’avais des clients qui me demandaient pourquoi j’étais dehors, que ça n’avait pas de sens. C’est à ce moment-là que j’ai appris qu’il y avait un groupe Facebook qui s’appelait « Les Amis du marché Maisonneuve », ou quelque chose comme ça.

Nadine, t’as mis ta cape de défenderesse de la veuve et de l’orphelin, puis tu m’as défendu bec et ongle sur ce groupe. T’as plaidé comme quoi j’étais sympathique pis que je faisais de mal à personne. De tout ça a découlé une entente entre L’Itinéraire et les marchés publics !

Nadine : Je ne l’ai pas vraiment réalisé, parce que ça venait vraiment d’une réaction, quoi.

Simon : Dans les journées suivantes, t’es rentrée dans le marché, tu m’as vu en dedans et on s’est fait un gros câlin. C’était comme : «OK, on a réussi.» Puis, depuis ce temps-là, toutes les éditions, tu me les achètes. La première journée de parution, normalement.

Carte-repas solidaire

Nadine : Simon, je peux te montrer quelque chose? En attendant que toutes tes fables soient publiées, je les ai toutes gardées.

Simon : Ben voyons !

Nadine : Dédicacées ! Je les ai toutes relues hier soir. Je voulais te parler de ton conte de Noël. On ne s’était pas recroisés depuis. Je m’attendais à quelque chose de plus joyeux…

Simon : Oui, il est triste.

Nadine : Mais c’est sincère.

Simon : C’est très sincère. J’avais besoin de l’exprimer. Noël, pour moi, c’est dur. J’avais envie de le dire à mes clients. Je pense même qu’inconsciemment, j’espérais que ma famille et mes amis tombent dessus, qu’ils le lisent, qu’ils comprennent mon mindset. En même temps, c’est ça, l’idée de la rédaction de L’Itinéraire : offrir une façon de pouvoir exprimer ces affaires-là plutôt que de les garder à l’intérieur.

Nadine : Quand j’ai su que tu écrivais, j’étais vraiment impressionnée. Écrire des poèmes en vers, c’est quelque chose. J’aime le rythme, ça me parle vraiment. Ça doit être mon éducation française, on les apprenait par cœur a l’école.

Simon : J’ai remarqué que quand j’ai commencé à écrire des fables, ça a ouvert la porte pour que les gens viennent vers moi. Des gens qui étaient plus gênés ou qui n’auraient pas osé me parler. Grâce aux fables, ça leur donnait le droit de venir. Tout le monde a une expérience avec les fables de La Fontaine.

Nadine : Tu te souviens de ce que je faisais dans une vie antérieure, préretraite? J’étais musicienne.

Simon : Oui, c’est ce que j’avais en tête.

Nadine : Je pensais te proposer qu’on fasse un petit spectacle. Tu lis une de tes fables et moi, je joue des airs de violoncelle qu’on estime en rapport avec la fable. Ça pourrait financer l’édition d’un recueil… Ça prendrait quoi pour que tu sois publié?

Simon : Ça m’en prendrait plus pour que je puisse les choisir. Mais oui, ça va arriver !

Sinon, je repense à ta carte-cadeau Renaissance. T’étais arrivé un jour avec une carte de Noël personnalisée, c’était une carte Renaissance. C’était tellement cool comme cadeau. Quand tu es très précaire et que tu n’as jamais une cenne, tu ne choisis plus tes affaires, ni comment tu t’habilles.

Nadine : Et j’avais des billets pour un concert. Je voulais t’emmener. C’était sur les fables de La Fontaine, ça aurait été parfait. Mais ça tombait pendant les grèves de métro. C’était trop compliqué.

Simon : T’as toujours le sourire aussi. Je t’ai jamais vue fâchée.

Nadine : Ah oui! Le sourire, c’est super important. Quand les yeux se rencontrent, je ne peux pas m’empêcher de sourire à quelqu’un, que ce soit n’importe qui. Si je reçois un sourire en réponse, l’effet que ça me fait…

Simon : J’ai travaillé longtemps de nuit dans des entrepôts et je côtoyais toutes sortes de gens. Il y avait un Tunisien, je pense, qui souriait tout le temps et à tout le monde. Il m’avait dit: « Si t’as plus rien à offrir dans la vie, au moins tu peux encore offrir un sourire. » Ça m’avait marqué et c’est ma technique de vente.

Les politiciens veulent faire sortir le vote, moi, je veux faire sortir les sourires.

Nadine : Mon nouveau plaisir, c’est les cartes-repas. Ça me fait plaisir parce que je peux parler à la personne à qui j’en donne. Je peux m’assurer qu’ils savent de quoi il s’agit, et ça, c’est vraiment bien. Ça crée un contact.

Simon : Je pense que c’est un peu réconfortant aussi de savoir que c’est vraiment de la bouffe qu’il va avoir avec ça, qu’il ne pourra rien faire d’autre avec. Et d’un autre côté, au moment où tu donnes, c’est plus à toi. Peu importe ce qu’il fait avec son argent. J’ai eu de gros problèmes d’alcool. J’en étais malade. Je shakais et j’avais des haut-le-cœur. Donc oui, avec ton 5$, je vais aller m’acheter une bière, mais cette bière fait en sorte que j’aurai arrêté d’être malade et que je pourrai continuer ma journée.

Nadine : On va dire que moi, ma vie a été assez simple. La chose la plus difficile, c’est la mort de mon père quand j’avais treize ans. Et encore, c’était une maladie. Donc rien de brutal. Mais ça m’ouvre quand même. Je crois que c’est bien d’apprécier ce que la vie m’a offert jusqu’à maintenant. Ça fait 74 ans de vie correcte, donc ça devrait continuer ?

Simon : Oui, je pense que t’as un bon karma.

Vous venez de lire l’éditorial de l’édition du 15 mars 2026.
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