Le problème est presque aussi vieux que le sont les villes. Autant arracher le pansement tout de suite : la dératisation totale des métropoles est un combat perdu d’avance. Là où il y a des humains, il y aura des rats. Alors, comment gérer cette cohabitation forcée? Et comment dépasser la simple logique d’extermination? L’Itinéraire a interrogé plusieurs experts afin de mieux comprendre les enjeux de leur présence en ville.

Alors que l’automne s’installe à Montréal et que le fond de l’air se rafraîchit, la faune urbaine se met à la recherche d’abris où passer l’hiver. Pour Olivier Roy, propriétaire d’une entreprise de protection parasitaire, c’est, sans surprise, une période achalandée pour les interventions liées aux rongeurs. Car, si ces indésirables se pavanent parfois sans complexe dans les ruelles pendant l’été, l’arrivée du froid peut déplacer le problème à l’intérieur de bâtiments, y compris celui des logements.

« Avec le froid, ils retournent dans les égouts. Mais s’il y a déjà des rats qui y vivent, ils vont avoir un combat de territoire. Les perdants vont se retrouver à chercher de nouveaux abris et à remonter dans les immeubles, explique le spécialiste. N’importe quel bâtiment est susceptible d’en avoir, mais ils vont proliférer dans les endroits insalubres, où il y a davantage de nourriture et de cachettes. »

Selon les données de la Ville de Montréal, 1546 signalements liés aux rats ont été acheminés au 311 en 2025. En 2026, et alors que l’année n’est pas terminée, le nombre de signalements a dépassé le millier. Le Plateau-Mont-Royal, en tête des arrondissements, enregistre le plus fort volume d’appels, suivi de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension et de Ville-Marie.

Bien qu’il soit difficile de déterminer si la population globale de rats s’accroît ou s’ils sont simplement plus visibles, sur le terrain, ils semblent en effet de plus en plus présents. Actif dans le Grand Montréal et en Estrie, Olivier Roy partage ce ressenti : « Mon hypothèse, c’est qu’on les côtoie peut-être plus en raison des travaux et des rénovations. »

Un autre facteur peut expliquer cette résurgence : l’interdiction, en 2022, de plusieurs produits d’élimination de rongeurs nuisibles, appelés rodenticides, à Montréal, qui a privé certains professionnels de leurs outils habituels. Utiliser du poison peut réduire temporairement les populations, mais « les études démontrent que l’utilisation exclusive de poison n’est pas efficace à long terme », nuance Olivier Roy, qui n’y a presque jamais recours lors de ses interventions.

Celui qui siège aussi sur le conseil d’administration de l’Association québécoise de la gestion parasitaire (AQGP), une OBNL qui vise à encadrer les professionnels de l’industrie et à leur offrir une formation continue sur les meilleures techniques à adopter, mise sur des approches plus dissuasives. Les rats, particulièrement intelligents, apprennent à se méfier des sources de nourriture suspectes et peuvent développer une tolérance à certaines molécules. Le spécialiste privilégie donc les pièges et l’« exclusion », soit de repérer puis colmater les points d’entrée par lesquels les rongeurs s’infiltrent dans les bâtiments.

Rats d’égout

À Montréal, comme dans toute grande ville, les rats passent une bonne partie de leur temps sous nos pieds. Les infrastructures souterraines, notamment les égouts et les réseaux d’aqueduc, leur offrent à la fois de l’eau, de la nourriture et des abris. Pour entrer dans les bâtiments, ils profitent souvent de bris dans les réseaux de tuyauterie. « Les tests de fumée sont super importants pour identifier les tuyauteries brisées et faire les réparations nécessaires », dit-il. L’entretien des infrastructures et des bâtiments constitue l’une des premières lignes de défense contre les infestations selon lui. Le paradoxe, c’est qu’en intervenant dans les infrastructures souterraines, on peut déloger des colonies et déplacer les rats, qui sont alors à la recherche de nouveaux abris. « Mais c’est un mal nécessaire. »

Alexandre Duguay, directeur de la stratégie numérique à L’Itinéraire, en a lui-même fait les frais. Propriétaire d’un duplex dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville, c’est à la suite de travaux dans la rue adjacente qu’il a vu des rats remonter à la surface. « Ils ont réussi à s’infiltrer par l’entrée d’eau, puis, ils se sont promenés. En l’espace de 24 heures, ils étaient déjà rendus chez nous », se souvient-il. Heureusement, au bout de quelques jours, il réussit à les neutraliser, dont un qui s’était faufilé jusque dans le mur de sa salle de bain. Même si l’incident remonte à plus de 10 ans et qu’aucun rat n’est jamais retourné chez lui, chaque printemps, Alexandre Duguay observe le même petit trou se reformer près de son entrée d’eau.

« C’est illusoire de penser qu’on va arriver à se débarrasser des rats à Montréal, conclut Olivier Roy, il va toujours y en avoir. Mais essayer de protéger un environnement donné, un immeuble, ça, c’est possible. »

Un vocabulaire qui évolue

Les indésirables, Olivier Roy a ça dans le sang. Propriétaire de Maheu Protection Parasitaire, sa famille travaille dans le domaine depuis plusieurs générations et compte parmi les premiers exterminateurs du Québec. Dans les années 1910, son grand-père, Henri Philéas Maheu, mélangeait déjà du borax et de la moutarde pour venir à bout des cafards. Il était ce qu’on surnommait alors un destructeur de vermine. La profession a beaucoup évolué depuis, et le terme extermination a progressivement été délaissé au profit de : gestion parasitaire.

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À propos de l'auteur

Maureen Jouglain

Journaliste