D’aussi loin que je me souvienne, y a toujours eu deux gangs : celle qui part en vacances, l’autre qui reste chez elle. Les Sorteux pis les Resteux. C’est à ces derniers qu’on doit l’expression « balconville », signifiant que le voyage n’est pas au programme et la destination, c’est juste de l’autre bord du moustiquaire avec le détour obligatoire par le frigo.

Le genre de vacances où ton décalage horaire, c’est le temps que ça prend à ta jambe pour dégourdir après être resté assis trois heures sur une chaise de plastique blanche.

Ceux-là n’ont pas grand-chose à emporter, ni de souvenir à rapporter, et encore moins d’anecdotes à raconter. Leur plus grand frisson de l’été, c’est d’avoir croisé le regard d’un raton laveur qui essayait de rentabiliser leur bac de compost.

Les Sorteux, ils partent souvent, loin pis longtemps. Ils ont plein de choses à emporter, encore plus à rapporter et surtout à raconter. On le savait dès la rentrée scolaire quand les profs nous demandaient de relater nos vacances. Là, les Sorteux nous décrivaient leurs escapades à la Ronde, au zoo pis aux Îles-de-la-Madeleine dans la même semaine, avec un aplomb de diplomate. Des enfants de 8 ans qui parlent de homard frais devant ceux pour qui, le point culminant de juillet, c’est un popsicle double au raisin qui a coulé sur leurs shorts.

« Maudits chanceux », pensaient les Resteux, qui n’avaient pas grand-chose à partager à part : « On a joué à Risk, fait du vélo pis on est allés en camping une fois », en présentant ça comme TROIS activités distinctes, alors que dans les faits, c’était surtout une chicane sur qui contrôlait le Kamchatka, un genou écorché pis la fois où le matelas pneumatique a perdu de l’air à 3 h du matin avec la discrétion d’un accordéon mourant.

Ce n’était pas entièrement de leur faute s’ils n’allaient pas loin. Parfois, c’était l’argent ou le temps qui les en empêchaient.

Mais les temps changent, et aujourd’hui, la gang des Resteux s’est considérablement agrandie. C’est surtout que les Sorteux font moins de choses. Là encore, les causes sont multiples : la situation politique, l’économie, le prix du gaz ou le coût de la vie. Aujourd’hui, faire un road trip en Gaspésie est devenu l’équivalent d’un investissement à risque. Faut que tu demandes une marge de crédit juste pour te rendre à Berthierville.

Pis, c’est pas en sauvant 75 cennes sur des crudités préparées à la maison que des vacances deviennent économiques. C’est un peu comme essayer de sauver une maison en feu avec un vaporisateur à plantes. La Ronde, le zoo, tout coûte de plus en plus cher, au point où sortir une famille de quatre personnes pour une journée de manèges coûte maintenant l’équivalent d’un acompte sur un manège. Pis on n’a encore moins les moyens d’aller aux Îles, on se ramasse dans la cuisine, autour de l’îlot qui, soit dit en passant, est en train de devenir la nouvelle destination soleil du Québec. Pas de sable, mais au moins y’a pas de file pour les toilettes.

L’îlot, c’est devenu la nouvelle plage du Sud. Tu bois du fort de qualité douteuse en regardant le toaster pis t’essaies de te convaincre que le bruit du frigo qui compresse, c’est le son de l’océan. Ironiquement, l’économie est en train de rapprocher les deux gangs.

Mais parmi les Resteux, y en a qui n’ont mêm plus les moyens de rester chez eux. Ceux-là font maintenant du camping à l’année, sauf que y’a personne qui revient en disant que c’était « une expérience enrichissante avec les enfants ».

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À propos de l'auteur

Christian Vanasse

Auteur, humoriste