Les médias façonnent notre perception du monde et sont au cœur du débat social. S’il est vrai que nous plaidons la volonté d’informer tous les Québécois, nous effaçons parfois des groupes jugés minoritaires, au nom d’une nouvelle et de sa visibilité.

Depuis Black Lives Matter (BLM) et les drames relatifs aux communautés autochtones, on sent un besoin de diversifier la nouvelle. On veut l’aborder autrement. Quant aux artisans qui la transmettent, ils semblent venir de plus en plus d’horizons différents. Qu’elle soit genrée, culturelle, linguistique, religieuse ou corporelle, la diversité semble devenir urgente. Reste que, données à l’appui, il y a un écart entre la proportion de personnes issues de ces diversités et leur présence dans les salles de nouvelles.



À pareille date l’année dernière, le Québec était ébranlé par le décès de Joyce Echaquan et celui de George Floyd. C’était plusieurs mois après la publication de chroniques portant sur les violences policières dans les communautés noires et sur l’usage de certains mots à l’école. Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes issus de ces minorités ont dénoncé le manque de perspective dans la façon d’aborder ces sujets qui sont pourtant leur quotidien.

Rachida Azdouz, spécialiste en gestion de la diversité, auteure et psychologue, l’atteste: au-delà de l’initiative favorable à parler de diversité dans les médias, il y a un mouvement de fond et «une prise de conscience que les problèmes d’équité et de discrimination doivent être traités comme un enjeu de société, pas uniquement comme des faits divers ou des phénomènes isolés». Ce qui n’exclut pas que des élites sociales, des journalistes, des politiciens, des militants ou des intellectuels « surfent sur la vague et instrumentalisent cet enjeu pour du capital ». Pourtant, les études le confirment: la diversité réelle répondrait au besoin de représentativité des plus jeunes en pleine construction identitaire. «C’est vrai autant pour les filles, qui sont encouragées à embrasser des métiers considérés comme masculins que pour les minorités visibles ou socioéconomiques qui voient d’autres comme eux occuper les fonctions auxquelles elles aspirent», ajoute Mme Azdouz.

Des chiffres et des faits

À l’Université Concordia, la professeure en journalisme et ancienne du Devoir, Amélie Daoust-Boisvert, s’est prêtée à l’exercice des statistiques sur la diversité avec les données du recensement de 2016.

Il y a cinq ans, au Québec, les personnes issues des minorités visibles constituaient 12% de la main-d’œuvre, mais ne représentaient que 5% du corps journalistique. Toujours à la même période, au Canada, celles-ci représentaient 21 % de la main-d’œuvre, mais seulement 12 % de la profession journalistique.

Alors qu’on prenait connaissance du mouvement BLM et de toutes ses répercussions au Québec, la journaliste Noémi Mercier écrivait dans l’Actualité que «pour représenter réellement la composition de la population québécoise, il faudrait deux fois et demie plus de journalistes desdites minorités, et, multiplier par deux le nombre de journalistes noirs», tandis qu’au niveau national «les journalistes noirs et autochtones devraient être 1,6 fois plus nombreux; les journalistes d’origine arabe, deux fois plus; les journalistes latinos, trois fois plus».

Prudence néanmoins dans l’interprétation de ces données, prévient aujourd’hui la professeure Daoust-Boisvert parce qu’elles ont été établies d’après l’échantillon de personnes qui ont répondu au questionnaire long du recensement de 2016 de Statistique Canada. De plus, il est fort à parier que de nouvelles données sur la base du tout dernier recensement devraient se préciser d’ici deux ans, selon l’experte.

Par ailleurs, notons que la Canadian Association of Journalists (CAJ) mène actuellement un large sondage pancanadien sur la diversité dans les salles de nouvelles. «L’effort est à saluer», croite Mme Daoust-Boisvert. Bien que les données manquent pour confirmer que les récents mouvements sociaux ont influencé la place de la diversité dans le métier, «ça prend des plans d’actions et des porteurs de ballon avec la responsabilité de changer les choses, des objectifs et une reddition de compte pour obtenir des changements. On ne peut pas penser que l’air du temps fera le travail».