Quelles trajectoires de vie s’offrent aux jeunes femmes nées en Haïti ? C’est la question que pose en filigrane le nouveau documentaire de l’artiste et cinéaste Brigitte Poupart À travers tes yeux, coréalisé avec sa fille adoptive Fabiola Pierre Monty. Ensemble, elles sont retournées en Haïti renouer avec les racines de Fabiola et explorer les multiples destins qu’elle aurait pu connaître si elle y était restée.
Le 24 juillet 2000 est une date marquée au fer rouge dans la mémoire de Brigitte Poupart. Quelques mois plus tôt, son agence d’adoption à l’international lui annonce qu’elle sera mère pour une seconde fois : « ils m’ont appelé un matin en me disant : “j’ai une petite fille pour toi, elle s’appelle Fabiola, elle a 2 ans”. »
Habituellement, ce sont des bénévoles qui se rendent sur place pour accompagner les enfants jusqu’au pays d’accueil. Mais la cinéaste insiste pour faire le voyage elle-même. « Je leur ai dit : “elle est plus vieille, elle va être consciente de ce qui arrive. Il faut que ce soit moi”. Ils m’ont répondu que c’était possible, mais qu’il fallait que je sois prête à partir à n’importe quel moment. »
Six mois plus tard, elle reçoit le fameux appel : « tu pars cette nuit, tu n’apportes rien ». À 6 h du matin, le 24 juillet 2000, Brigitte Poupart atterrit dans la capitale du petit État des Caraïbes. À la sortie de l’aéroport, deux femmes sont assises dans la rue, chacune avec un enfant. L’une d’elles prononce le nom de Fabiola et lui tend la petite fille qui dort profondément.
Sans billet d’avion, mais avec son passeport canadien tout juste délivré, Fabiola traverse les postes de contrôle et de sécurité, toujours endormie dans les bras de sa nouvelle mère. On explique à Brigitte Poupart qu’elle doit courir jusqu’à l’avion, car en voyant des femmes partir avec des enfants, il y en a qui croient à des enlèvements. Elle apprendra plus tard que certaines femmes tombent parfois dans la cohue et se blessent en tentant de rejoindre leur vol. Une fois à bord et en sécurité, Fabiola se réveille. Elle s’assoit sur les genoux de cette femme encore inconnue et la dévisage longuement. « Deux grosses larmes ont coulé sur ses joues », se souvient Brigitte. De cette première rencontre, Fabiola, elle, n’en garde aucun souvenir.
C’est par ce récit brutal, mais nécessaire, que s’est ouvert notre entrevue avec les deux cinéastes, un après-midi d’hiver glacial.
L’Itinéraire : À travers tes yeux explore un aspect très intime de votre histoire familiale. À quel moment avez-vous su que vous vouliez en faire un film ?
Brigitte Poupart : Chaque histoire d’adoption est différente. Ce film-là, c’est vraiment l’histoire de Fabiola. C’est arrivé parce qu’à l’âge de 18 ans, elle a eu un moment de spleen existentiel, elle disait : « je ne me projette pas dans l’avenir, je n’ai pas de rêve comme toi tu peux en avoir. » Je lui ai donc proposé de retourner en Haïti pour voir d’où elle venait et comprendre son histoire de zéro à trois ans, connaître le pays dans lequel elle aurait pu grandir.
Comment as-tu accueilli cette proposition ?
Fabiola Pierre Monty : Je pense que pour moi, au début, c’était plus une idée en l’air. On dirait que tant qu’on ne le faisait pas, tant que ce n’était pas concret, je n’y croyais pas. L’idée d’en faire un film, de prendre la caméra, c’était aussi une excuse. Dire : « je retourne en Haïti pour filmer », c’était une façon de me détacher et d’utiliser le projet comme une porte d’entrée.
B.P : Parce que tu ne sais pas à quoi t’attendre. Je me mets à sa place, tu ne sais pas les conditions dans lesquelles tu vas arriver. Sa famille aurait pu dire : non, on ne veut pas te rencontrer. On ne sait pas non plus quelles émotions ça va débloquer. L’idée de départ, c’était d’y aller et de documenter en se disant qu’il n’y avait pas de pression pour en faire un film.
Vous venez de lire un article de l’édition du 15 février 2025.





