Le « petit gars de Laval »
« Cette désinvolture du maire Vaillancourt, à l’époque, était venue me chercher, se souvient M. Boyer. Je ne connaissais pas grand-chose à la politique mais assez pour comprendre qu’un maire qui se lève pendant une question d’un citoyen, c’est pas normal. » Moment qui a certainement contribué à faire naître ce désir de changer les choses par la politique municipale. « Je dis souvent que je n’ai jamais pensé faire de la politique. Je ne viens pas d’une famille qui s’intéresse à ce monde-là. Mes grands-parents étaient agriculteurs, mon père était entrepreneur dans le monde manufacturier », dit d’entrée de jeu Stéphane Boyer. Rien ne destinait donc le « petit gars de Laval », comme il se qualifie lui-même, à une carrière politique. Celui qui a parcouru le monde du Mexique à la Nouvelle-Zélande, en passant par l’Afrique du Sud, lors de ses études universitaires, se dirigeait plutôt vers le développement social et communautaire, rêvant d’œuvrer pour de grandes ONG internationales. L’intérêt pour la chose politique s’est renforcé lorsqu’à l’université on le taquinait du fait qu’il venait de Laval, ville phare du 450, avoue-t-il en blaguant. « C’est important de développer cette fierté pour notre ville, ce n’est pas évident, c’est un des gros défis que je me donne, dit M. Boyer. Pour développer ce sentiment d’appartenance, il faut des gestes ambitieux dont les citoyens vont être fiers. Il faut prendre notre place. On a été longtemps vu comme une ville dortoir, ce n’est plus vrai, ce n’est plus ça. On a de plus en plus de Lavallois qui habitent et qui travaillent à Laval, la scène culturelle se développe de plus en plus. Je crois que Laval a pris son envol. » Stéphane Boyer parle d’un ton assuré et franc, à grands traits plutôt que dans le détail. S’il ne fait aucun doute qu’un vent nouveau se fait ressentir à l’hôtel de ville, le jeune maire s’exprime néanmoins parfois en formules proches du slogan.« Les gens ont de la misère à me sizer parce que j’ai un côté, oui, très social, mais aussi très efficace et pragmatique. Dépendamment du dossier, je me demande toujours quelle est la meilleure solution et, avant de choisir le véhicule, je me demande où on veut se rendre. »
Pas de promesses irréalistes
Stéphane Boyer se décrit comme un maire réaliste, refusant de faire de la politique partisane en promettant ciel et terre. En 2021, il a pris la place, par intérim, du maire Demers, qui a dû s’absenter pour des obligations familiales. Ce qui lui a permis de mener une campagne électorale au diapason de sa réalité municipale, en connaissance de cause. Oui aux changements, aux transitions innovatrices, mais le bâteau ne vire pas de bord si facilement, admet-il. « Les gens ont de la misère à me sizer parce que j’ai un côté, oui, très social, mais aussi très efficace et pragmatique. Dépendamment du dossier, je me demande toujours quelle est la meilleure solution et, avant de choisir le véhicule, je me demande où on veut se rendre. On choisit en fonction de ça », dit le jeune maire. Parmi ses grands défis: la saine gestion des finances publiques. L’inflation que nous connaissons actuellement ne touche pas seulement les individus, rappelle-t-il, mais les villes en subissent également les effets. Maintenir et améliorer les services aux citoyens, tout en gardant une marge de manœuvre budgétaire, est un exercice qui n’est pas toujours payant électoralement, mais qui s’avère plus responsable, fait-il valoir.Tous à la même table
Une initiative dont peut se féliciter l’équipe du Mouvement Lavallois est certainement sa Politique régionale de développement social (PRDS). Mise sur pied en 2019, elle est issue d’une démarche collective regroupant 26 acteurs lavallois provenant du milieu sociocommunautaire, municipal et du Centre intégré de santé et services sociaux (CISSS) de Laval. On préconise, entre autres, des quartiers à échelle humaine et mieux y intégrer les personnes en situation de vulnérabilité. « On a assis plein de monde autour d’une table, et en matière de développement social, de réduction des inégalités, de pauvreté, d’inclusion sociale, on s’est demandé “ qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? ” On s’est donné un plan de match qu’on partage tous et on s’est distribué des responsabilités pour atteindre ces objectifs », souligne M. Boyer. D’ailleurs, cette vision d’équipe, horizontale, fait partie de l’approche du maire. Selon lui, la verticalité n’a plus sa place en politique : « Une manière de faire qui est plus circulaire que pyramidale. » Non seulement au sein de la ville qu’il représente, mais également avec ses collègues élus des autres villes. « Autrefois, les villes tiraient pas mal la couverte de leur bord pour avoir les sommes de Québec et d’Ottawa. Je n’ai pas cette façon de voir le monde, et je le sens également chez d’autres mairies. C’est comme une prise de conscience des enjeux communs : environnement, habitation, sécurité publique. On est mieux de faire front commun et se partager les meilleures pratiques que de se déchirer pour les enveloppes », dit celui qui vient d’être élu président du Caucus des Municipalités de la Métropole, succédant ainsi à Valérie Plante.Accueil favorable
Les organisations qui œuvrent auprès des personnes à risque ou en situation d’itinérance se réjouissent de la venue du maire. Mathieu Frappier, coordonnateur du Réseau des organismes et intervenants en itinérance (ROIIL), accueille positivement son élection : « À ma connaissance, c’est le premier parti qui prend officiellement des engagements en matière d’itinérance et qui travaille directement avec nos organismes. Reconnaître que l’itinérance existe, et prendre des engagements en ce sens, c’est certain que c’est dans le rayon du positif, car nos besoins sont criants ». Pénurie de main-d’œuvre, manque de financement à la mission, immeubles vieillissants et cohabitation sociale, des défis de taille qui devront se trouver rapidement sur la table à dessin du maire, estime M. Frappier.« Traditionnellement, on va financer plus un organisme qui travaille dans le monde du soccer que dans l’itinérance, par exemple. Parce que dans la division des responsabilités, nous on s’occupe des loisirs et le provincial s’occupe de la santé. »
La situation d’itinérance
Lors du grand dénombrement en 2018, on comptait 147 personnes vivant en situation d’itinérance à Laval. Au cours de la dernière année, le Refuge d’urgence de Laval a recensé plus de 250 personnes ayant franchi leurs portes. À l’heure actuelle, ce qui urge, c’est de trouver un nouveau lieu pour cet organisme, qui a dû déménager trois fois en deux ans. Par ailleurs, L’Aviron, une autre ressource en hébergement communautaire, affiche complet la plupart du temps. « Les besoins augmentent et se complexifient, constate Mathieu Frappier. C’est le principal dossier sur lequel on interpelle la Ville et le maire Boyer. On veut consolider les services de notre refuge. On est allé chercher le financement pour l’opérationnel et l’intervention, là c’est le cadre bâti qui nous fait défaut. Il faut partir le 30 juin et on ne sait pas où on va aller. »Révolution communautaire
«Révolution», c’est le mot qu’emploie Stéphane Boyer lorsqu’il explique le rôle que la Ville entend jouer dans son développement communautaire et social. C’est qu’en matière de santé et services sociaux, on renvoie souvent la balle aux gouvernements provincial et fédéral qui financent en majeure partie les programmes. «Révolution» parce que la Ville veut davantage financer à la mission les organismes qui sont principalement dans le giron de la santé. « Traditionnellement, on va financer plus un organisme qui travaille dans le monde du soccer que dans l’itinérance, par exemple. Parce que dans la division des responsabilités, nous on s’occupe des loisirs et le provincial s’occupe de la santé », explique M. Boyer. Parmi les projets envisagés, la Ville évalue la possibilité de transformer l’immense bâtiment patrimonial des Soeurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception, situé sur la place Juge-Desnoyers, face à la rivière des Prairies. La Ville est en discussion avec les sœurs et les organismes pour créer un hub de développement sociocommunautaire. Un toit pour plusieurs organismes, du logement social, une maison de naissance, une résidence pour aînés ; quelques exemples des potentiels locataires du bâtiment. Pour l’instant, l’administration lavalloise évalue encore la faisabilité du projet: « Comme conseiller municipal, à l’époque, la congrégation m’avait approché pour me faire part de son désir de vendre. Je leur ai dit “regardons plutôt si on ne peut pas faire quelque chose qui bénéficie à la communauté, pas juste une tour à condos”. Si on peut faire d’une pierre trois coups, protéger le patrimoine, aider les organismes, créer du logement social, ce serait incroyable. »« On ne peut pas imposer aux citoyens des choix. C'est un mélange entre être à l’écoute, sensibiliser, expliquer pourquoi on fait les choses [...] Construire un kilomètre de route avec deux maisons ou 200 condos, ça coûte le même prix à la Ville mais ce n'est pas les mêmes revenus. »
Des espaces protégés
L’équipe du maire Boyer poursuit son engagement envers l’environnement. Si le Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD), adopté en 2011 par les villes du Grand Montréal, s’est donné l’objectif de protéger 17% du territoire d’ici 2031, Laval a fait plus que sa part. Elle est passée de 3% du territoire protégé en 2011 à 12% aujourd’hui. « On a quadruplé les espaces protégés. On a acquis l’équivalent de deux à trois fois la superficie du MontRoyal », se targue Stéphane Boyer. En janvier dernier, son équipe a annoncé l’agrandissement du refuge faunique de la rivière des Mille-Îles. C’est 568 hectares qui se sont ajoutés au statut de protection reconnu par Québec, séparé en 432 lots et sur plusieurs îles, dont l’île Saint-Pierre et l’île aux Vaches, acquises en 2020, et l’île Locas, dont l’acquisition est imminente. Ce secteur regorge d’une riche mais fragile biodiversité. La Ville compte 350 espèces animales, dont le tiers est menacé aujourd’hui.Le Laval de demain
Les longues autoroutes et les grandes tours à condos stériles, ce n’est pas le Laval du futur que le maire Boyer et son équipe ont en tête. Pour contrer les émissions de gaz à effet de serre (GES) et s’attaquer de front à la crise climatique, les villes comme Laval doivent se densifier davantage, pour protéger les espaces naturels et réduire l’usage et la place consacrée à la voiture. La causalité est évidente, selon le maire: des quartiers plus denses vont permettre une meilleure offre de transport. « Il n’y a pas la densité suffisante pour avoir un réseau de transport efficace qui passe régulièrement. On parle beaucoup de l’électrification des véhicules, c’est vrai, mais ça ne règle pas la question de la congestion routière. Ça ne réglera pas le fait qu’une voiture passe 95% de son temps stationnée à ne rien faire », estime M. Boyer. Laval a été la première ville au Québec à faire rouler sur son circuit un autobus 100% électrique. La flotte en compte maintenant 10, d’une autonomie de 250km et on envisage qu’elle sera entièrement carboneutre d’ici 2035. Cependant, le maire est conscient qu’il a beaucoup à faire pour contrer la crise climatique, et c’est tout un changement de culture qui doit s’opérer. « On ne peut pas imposer aux citoyens des choix. C’est un mélange entre être à l’écoute, sensibiliser, expliquer pourquoi on fait les choses, dit-il. Ça vient avec des changements d’habitude et il faut expliquer pourquoi on fait ça. Construire un kilomètre de route avec deux maisons ou 200 condos, ça coûte le même prix à la Ville mais ce n’est pas les mêmes revenus. Ce n’est pas qu’on fait plus de cash, mais ça nous permet de pas trop augmenter les taxes. Ça a plein de sens. Il faut donc prendre le temps de l’expliquer aux gens. » Fait à souligner, le Plateau Mont-Royal est plus dense que le centre-ville de Montréal. Il existe donc plusieurs modèles de densification sans passer par les «t ours sans âme », selon lui.
Photo: David Himbert


