Marianne*, aujourd’hui âgée de 30 ans, avait la jeune vingtaine lorsqu’elle a rencontré son conjoint. Si tout allait bien les premiers mois, la jalousie a été le premier signe de violence. Puis, elle est tombée enceinte et un contrôle s’est installé, tranquillement, avec des reproches tels que: « Tu parles encore à ta mère, à cette amie… » Puis, la violence physique a débuté après l’accouchement. C’est souvent l’escalade subie par les femmes, de façon insidieuse.

« Il m’a poussé dans un mur. Je suis partie quelques jours chez ma mère. Mon but, c’était de me séparer, mais je suis revenue. Il m’avait fait des promesses comme quoi il changerait, qu’il ferait une thérapie. » Entretemps, le couple a déménagé en région avec leur enfant, ce qui a rendu les déplacements de Marianne plus difficiles lorsque son conjoint prenait le contrôle de la voiture.

Pendant des années, Marianne a enduré les coups physiques et psychologiques, dont des menaces comme: « Tu ne pourras pas vivre toute seule, tu n’auras pas une cenne », jusqu’à de la violence sexuelle et économique (accumulation de dettes, privations) et qu’elle se mette à réfléchir sérieusement à la possibilité de quitter son conjoint. Les chiffres sont clairs : Une femme sur trois a déjà vécu de la violence au Québec, et à travers le monde. Cela inclut la violence conjugale ainsi que tous les autres abus et agressions.

Mélanie* a vécu, quant à elle, un abus sexuel à 9 ans. Pour l’obliger à garder le silence, son oncle menace de tuer le bébé qui était dans le ventre de sa mère. « Non seulement je m’empêchais de parler parce que c’était mon oncle, mais aussi parce que j’avais vraiment peur qu’il le fasse. » Sa personnalité de petite fille joyeuse a immédiatement changé: « J’ai gardé le silence pendant des mois. Je pleurais, je faisais des cauchemars, j’avais des flash-back, ma mère ne me reconnaissait plus. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, mais à un moment donné elle a insisté. Elle m’a dit: « Je sais qu’il s’est passé quelque chose.»

Les violences faites aux femmes sont souvent perpétrées par des proches. Et au Québec, moins de 25% des femmes victimes portent plainte. La violence se vit souvent en silence. Sauf que la mère de Mélanie l’a fait, elle a porté plainte avec sa fille, mais l’homme était déjà parti en cavale. Ce n’est qu’au bout de neuf longues années que la police l’a arrêté. Il n’aura fait que quelques mois de prison, et qui sait, de nombreuses autres victimes entre-temps.

Marianne, elle, a finalement décidé de quitter le domicile et de se réfugier dans une maison d’hébergement. Là-bas, elle s’est sentie en sécurité avec son enfant. C’est après que la violence a continué parce que les conjoints violents gardent parfois une emprise sur la femme, par le biais de l’enfant. Elle a toutefois choisi de ne pas porter plainte.

Demandes d’aide à la hausse

Chez SOS violence conjugale, le nombre d’appels téléphoniques est passé de 41000 par année à 58000, entre 2020 et 2022. « C’est très bien, affirme Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF), les femmes vont plus rapidement demander de l’aide et venir en maison d’hébergement, mais nous sommes victimes de notre succès: les maisons ont un taux d’occupation qui frise 100%, et plus. »

« Ce n’est pas pour rien que des femmes se retrouvent en situation d’itinérance. Il n’y a rien de pire que de devoir dire non à une femme qui est dans la voiture avec ses enfants et qui cherche un endroit où aller. »

Les organismes rejoindraient seulement 10% des femmes victimes de violence. Combien de femmes vivant en région éloignée hésitent avant d’aller en maison d’hébergement, déplore la directrice : « Ce n’est pas évident pour elles de quitter leur travail, de penser à se retrouver un logement, de changer les enfants d’école. De laisser leur vie, c’est un pensez-y bien. »

La violence touche des femmes issues de toutes les classes sociales, sauf que celles que la violence vulnérabilise le plus ont souvent un lourd passé entaché de violences sur plusieurs plans.

Certaines ont subi des abus sexuels dans l’enfance, et de la violence familiale et conjugale dans plusieurs relations. « Il y a un lourd passé derrière leur situation, constate Anick Desrosiers, psychothérapeute auprès des femmes itinérantes ou à risque de le devenir, à La rue de femmes. La précarité t’enlève des choix. »

C’est pourquoi le travail des intervenants consiste aussi à les soutenir dans leur départ de la maison, à stabiliser leur situation financière, et à les aider dans le processus de dénonciation, parce que c’est une période à haut risque: la plupart des féminicides surviennent dans les six mois après avoir quitté un conjoint violent.

La sécurité des femmes : un élément crucial des services d’hébergement

Les maisons d’hébergement font leur possible pour assurer un accueil sécuritaire et chaleureux aux dizaines de femmes qu’elles hébergent. Mais les bas salaires du milieu communautaire n’incitent pas les intervenantes à demeurer en poste. Les nombreux changements ont une incidence sur la confiance que peuvent avoir les femmes envers le personnel.

La confidentialité des adresses et la discrétion des lieux d’hébergement sont aussi essentielles à la sécurité et à la confiance des femmes qui s’y trouvent. Souvent, elles vont préparer leur sortie petit à petit. Elles peuvent même apporter des effets personnels à la maison sans que leur conjoint le sache, de manière à préparer leur départ.

Dépendamment du moment où les femmes arrivent à la maison d’hébergement, elles peuvent recevoir un accueil plus ou moins attentionné. C’est sûr que si l’on compte seulement deux intervenantes pour 40personnes, elles ne peuvent pas tellement se concentrer sur la douleur des victimes. Il n’y a pas tellement de place pour les émotions, elles s’occupent de leur donner un lit, et des informations importantes: où manger et placer leurs bagages. C’est plus tard qu’elles pourront les écouter.

« Même si on n’est pas cette femme sur trois qui subit de la violence, toutes sont susceptibles d’en vivre », estime Anick Desrosiers, psychothérapeute à La rue des femmes. Au Québec, et à l’échelle mondiale, plus de 30% des femmes ont subi au moins une fois des violences physiques ou sexuelles. Ce chiffre ne tient pas compte du harcèlement ou de l’intimidation, du contrôle financier ni de la cyberviolence.

Selon l’ONU, ce sont les femmes qui sont le plus assassinées par leur partenaire intime ou un membre de leur famille (64% de femmes, contre 36% d’hommes) dans le monde.

Pendant la pandémie, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la violence a surgi lors des déconfinements, alors que les conjoints violents perdaient leur emprise sur leurs conjointes qui pouvaient enfin ressortir, après plusieurs mois confinés à avoir gardé un profil bas.

Au Canada, une femme ou une fille est tuée tous les deux jours. Au Québec, depuis le début 2022, on déplore 14 meurtres de femmes (féminicides). En 2021, il y en a eu 26, le plus haut chiffre depuis 13 ans. Cette année-là, les services de police constatent une hausse de 30% des signalements par rapport à 2020.

* noms d’emprunt

SOS VIOLENCE CONJUGALE
514 873-9010
1 800 363-9010

Vous venez de lire un extrait de l’édition du 1er décembre 2022. Pour lire le texte intégral, procurez-vous le numéro de L’Itinéraire auprès de votre camelot.