« Le bonheur est un état de contraste, on ne le comprend que lorsqu’il y a du malheur. »
Quand on parle du bonheur, on entend souvent qu’il faut partir à sa recherche, comme s’il s’agissait de quelque chose qui devait forcément nous échapper ou qui reste difficile à atteindre. Quelles en sont les raisons ?
C’est instinctif. S’il est vrai qu’aujourd’hui en Occident, on se pose de plus en plus de questions sur ce qui nous rend heureux, cela n’a pas toujours été le cas. La recherche du bonheur est tout à fait naturelle en ce sens où l’on souhaite être satisfaits de son existence. On se souhaite le repos plus que la fatigue. Cette recherche est inconsciente même si l’on utilise différents moyens (livres, méditation, conférences, ou coachings) pour y parvenir. La question qui par contre devient de plus en plus universelle est liée aux moyens d’éviter la souffrance et le malheur.
Est-ce que cela signifie que le bonheur doit être notre quête ultime ?
Depuis plus de trente ans, il y a une certaine injonction au bonheur qui règne dans nos sociétés occidentales. On dit aux individus qu’ils doivent à tout prix être heureux et que s’ils ne le sont pas, ce sont des losers. Il faut toujours dire que tout va bien, même si rien ne va. Vous devez à tout prix aller bien. Et si rien ne va, c’est comme si vous vous mettiez en marge de la société parce que vous êtes considéré comme un raté.
À quoi est due cette injonction et quels en sont ses effets ?
Cette injonction du bonheur est liée, je pense, au culte de la performance que l’on retrouve surtout dans la culture américaine. Ces valeurs fondées sur la recherche du bien-être sont liées à une posture sociale : il faut avoir l’air heureux pour être heureux. Du coup, beaucoup de personnes se sentent coupables de ne pas l’être, d’avoir des hauts et des bas dans leur vie. C’est terrible puisque cela les rend plus malheureux. C’est pourquoi je crois qu’il ne faut pas imposer le bonheur, mais bien plus proposer des solutions. Quand on lit certains ouvrages, il est possible de comprendre comment mieux vivre ou éviter de penser négativement. C’est un fait, ces livres aident tout de même beaucoup de personnes.
Si on est obsédés par la recherche du bonheur, c’est que l’on a un problème avec ce sujet-là. Très souvent, ceux qui en parlent beaucoup, jusqu’à en faire un métier, sont très malheureux. Il y a souvent une dichotomie entre le message positif et la réalité vécue. C’est pourquoi ce n’est pas rare de voir des personnes qui paraissent très positives devant affronter des situations parfois très atroces, comme une maladie.
« Ce qui m’embête, c’est cette tendance à ne jamais vouloir montrer que l’on est mal à cause de la pression sociale et de ce besoin de performer. C’est un vrai problème parce que dans la vie, il y a des échecs, des tristesses et des épreuves qu’il nous faut assumer à tout prix pour soi-même et vis-à-vis des autres. »
À partir de quel moment nos besoins sont-ils devenus plus complexes en Occident qu’ailleurs ?
Je pense que cela remonte globalement aux années 80 qui marquent le passage à l’individualisme et au consumérisme. Et ce alors qu’avant, nos valeurs dominantes étaient en lien avec l’amour et la famille. Depuis ce temps, il est important de changer de voiture tout le temps, de viser les dernières marques de chaussures ou de vêtement. Mais actuellement, je crois que si certaines personnes sont encore là-dedans, beaucoup d’autres commencent à se remettre en question en préférant la sobriété et en évitant de mettre toute son énergie dans la consommation. Comme si l’on se rendait compte que si nous voulons vraiment être heureux, il vaut mieux avoir des amis et surtout avoir le temps de les voir.
Est-ce que l’usage des réseaux sociaux a redéfini le bonheur ?
Je suis un peu présent sur Facebook et moins sur Twitter. Quant aux autres réseaux sociaux, je ne les utilise pas vraiment. Par contre, c’est vrai qu’il y a sur ces outils, un besoin de se faire valoir à chaque occasion. Il faut toujours montrer que tout va bien, mettre en scène sa vie. En suivant certains des échanges, je vois bien qu’il y a plus une tendance à mettre en valeur plus souvent ce qui est positif, mais c’est un problème général de la société. On a du mal aujourd’hui à montrer ses failles et ses problèmes, il faut toujours et en permanence aller bien. Or, je crois que le vrai bonheur c’est avant tout d’être soi-même. D’assumer ces moments où l’on n’est pas heureux, où l’on n’a pas envie d’être en contact avec du monde ou au contraire, ces moments où l’on déborde de joie et que l’on a envie d’être en contact avec le monde. Il y a un livre que j’adore à ce sujet écrit par Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi : dépression et société. Ce qu’il nous dit, c’est qu’au 20e siècle, c’était la névrose qui avait la cote, notamment à cause de la pression morale, mais qu’aujourd’hui, on est plus à risque d’être en dépression. Une maladie qui vient en grande partie de ce qui est le mot d’ordre de la modernité qui est l’accomplissement de soi ou l’idéologie du bonheur. Il nous est tellement dit que l’on doit à tout prix être performant et s’accomplir que lorsque nous n’y arrivons pas, on tombe en dépression.
Pourquoi dites-vous qu’il existe une pression sociale qui nous oblige à être parfaits et performants ?
Parce qu’on se compare aux autres en permanence ! Ce qui signifie que nous sommes dans une forme de compétitivité qui devient quasiment un besoin. Et, la comparaison et la compétition font qu’aujourd’hui, beaucoup pensent qu’il faut avoir l’air le plus heureux possible parce que cela devient la valeur suprême. Il faut montrer que l’on est très heureux et que l’on a réussi sa vie. Or, ce que nous dit Socrate, c’est que l’on peut être heureux et totalement égoïste comme on peut être malheureux, mais s’occuper de la justice sociale, des autres et vivre selon le bien commun. Ce qu’il nous dit c’est qu’une vie réussie est une vie qui tient compte des autres dans laquelle on est utile, quitte à ce que ce soit parfois compliqué, difficile ou que cela nous demande des efforts. Cela dépend de nos objectifs personnels: est-ce que l’on veut être heureux à tout prix quitte à écraser les autres ou est-ce que l’on veut être utile à la société et apporter quelque chose qui dépasse mon bonheur individuel ?
Vous considérez-vous comme étant réellement heureux ?
Oui, je suis heureux parce que j’aime la vie. Et je me rends compte que cela n’a pas toujours été le cas. Il y a eu des moments où j’ai été mal dans ma peau, où j’avais des complexes et où je manquais de confiance en moi. J’ai donc fait un travail psychologique et spirituel. Tout cela m’a allégé de toutes mes contradictions et pensées qui me perturbaient. Plus ça va, plus j’apprends à prendre la vie comme elle est, avec ses bons moments comme ses difficultés. Je tente de vivre le moment présent, de consentir à la vie. Oui, parfois je peux avoir des tristesses, mais malgré tout cela, rien ne m’enlève cette sérénité profonde qui fait que je suis bien. Je crois que c’est cela qui me rend profondément heureux en permanence. La vie a quelque chose de magique quand on sait la regarder comme cela.


